Pearl

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PEARL

*

« Tu sais, Connie, je n’ai pas aimé ta façon de regarder Wesley quand il t’a offert cette glace aux noix de pécan.
– Parce que je l’ai regardé comment, selon toi ?
– Connie ! Tu sais bien ce que je veux dire ! Tu as regardé Wesley comme si….comme s’il comptait pour toi.
– Mais bien sûr que Wesley compte pour moi ! C’est un ami et…
– Ne joue pas avec moi, Connie baby. NE JOUE PAS AVEC MOI ! Ce n’était pas le regard qu’on adresse à un ami. Et lui , il t’a regardé de la même manière. C’était….c’était déplacé !
– Luke Hamilton ! Je regarde les gens comme j’en ai envie ! Tu sais que j’adore les noix de pécan. La glace était délicieuse et j’ai adressé à Lew un regard amical, c’est tout !
– Non, Connie ! NON ! Parce que ce regard tu lui as adressé AVANT de goûter la glace ! Comment savais-tu qu’elle allait être délicieuse ? « 
La nana du casting me fait signe d’arrêter. Merci, dit-elle, nous vous recontacterons. Ce qu’elle ne fera jamais. Pour moi, c’est la trente-huitième audition ratée depuis janvier, une sorte de record dans le Guiness Book des loosers. L’agent de casting qui me donnait la réplique me regarde avec un subtil mélange d’indifférence et de mépris. Je suis touché en plein coeur.
 » Strangeways, here we come », une série clone de « Dawson » programmée pour septembre, se fera sans moi.
Je sors du studio à midi trente. J’essaye de me convaincre que je n’ai pas faim car je n’ai rien à me payer sinon de l’amertume.

A l’Office Municipal pour l’Emploi, je fais la queue deux heures et demi avant de rencontrer ma nouvelle conseillère. C’est une assez jolie fille qui répond au doux nom d’Amanda Kruger.  » Il ne faut pas désespérer, monsieur Hasselblaink. Vous allez finir par décrocher quelque chose. Vous êtes joli garçon. » Ayant jaugé la nana et étant convaincu qu’elle ne cherche pas à me proposer la sieste crapuleuse, j’en déduis que c’est le seul compliment qu’elle ait pu adresser à un minable dans mon genre.  » Et encore, mademoiselle Kruger, vous n’avez pas tout vu !
– Hu ! Hu ! Hu ! Vous n’allez tout de même pas vous déshabiller ici ?
– Il faudra bien, si vous voulez me proposer un rôle dans une production…disons parallèle. »
Mais elle n’a rien à me proposer, même pas un rôle de bite en érection chez Luca Damiano.

Mon quartier s’appelle Santa Velada. C’est la colline des pauvres, un monticule de terre bouffé par les chancres : campagne polluée et vergogneuse, maisons pouilleuses et hôtels bon marché. Un endroit habité par des clodos à la petite semaine, des étudiants miséreux, des putes, des Latinos, et moi. Ce lieu -cette chose- est la mauvaise conscience d’Hollywood, son réservoir de cadavres et de péquenots.
Je dors par terre parce que je soupçonne mon logeur de louer mon lit à l’heure durant mon absence. Comme je lui paye le loyer une fois tous les trois mois, je laisse courir.

Un matin sans café. L’eau chaude me réveille moyennement. Une pute hurle en espagnol parce que son client l’encule. De quoi se plaint-elle ? Elle a gagné sa journée et les amateurs de prostitués sont rarement membrés comme des étalons. j’ai décidé d’appeler ma mère pour lui signifier mon retour à Springfield, Iowa. J’irai pleurer dans son giron après deux ans d’une longue fugue et le fils prodigue prendra un métier comme il faut, charpentier ou forgeron, un métier de là-bas, un truc où il faut réfléchir avec ses doigts. Ma maman fondra en larmes en me disant qu’elle a toujours su et papa ne dira rien, comme d’habitude. Il mangera en silence jusqu’au fromage. Il coupera le pain avec sa lame qui ferait pâlir le Grand Tchéchène, poussera un juron, puis m’emmènera dans les champs pour me montrer les étoiles toujours à la même place et heureuses d’y être. Un vrai conte de fées.
C’est décidé. Je tend la main pour décrocher le combiné mais le téléphone sonne avant. C’est miss Kruger.  » Vous êtes comédien, monsieur Hasselblaink. J’ai un emploi qui pourrait vous intéresser. « 

Le boulot est à Simpson Lane, deux bornes derrière Beverly Hills, dans une forêt de séquoias. Une demeure du dix-neuvième siècle aux toits bordés de tourelles. La baraque s’appelle Mahan Grave. Un grand parc que je traverse à pieds sous un déluge de flotte. Pour m’accueillir en haut du perron, un Noir pommadé qui porte gilet à poches et canotier.  » Vous aimez Blubbie Harris, jeune homme ?
– C’est quoi, old timer ? Un cheval ? La villa de Demi Moore à Pacific Palissades ?
– Jeune sot ! C’est un danseur ! Le plus grand, l’idole de Fred Astaire. Mais il est mort à trente deux ans dans un accident de voiture. Seulement on en parle moins que Jimmy Dean !
– Ah ! Et vous le connaissiez ?
– Bien sûr, imbécile ! C’est moi ! « 
Le branque se met à descendre l’escalier du perron en sautillant. Il exécute quelques entrechats sur les marches en chantonnant d’une voix chevrotante puis se vautre par terre après s’être emmêlé les cannes. Ses fausses dents se sont fait la malle dans une flaque de boue infestée d’escargots. Je ramasse le gars dont les os grincent comme des poulies mal huilées.  » Pas de mal, papy ? je lui demande.
– Gene Kelly avait savonné les marches, l’enfoiré ! »

A l’intérieur, personne ne se bouscule pour s’occuper du Barrischnikov de Harlem. Une infirmière accorte se dirige vers nous en baillant, ce qui, vous l’étendue de ses capacités pulmonaires, priverait d’oxygène la station Mir pendant une année lumière.  » Alors Bart, elle dit au vieux, on a encore voulu faire le remake de « Chantons sous la pluie » ?
– Il s’est peut-être fait mal, je dis. Regardez, il saigne de la bouche.
– La bave est hémostatique, me rétorque la matrone. « 
Elle entraîne le vieillard vers une pièce blanche. Infirmerie, ou camp d’extermination ? Un type bien sapé vient vers moi.  » Qui demandez-vous ? Les visites se font sur rendez-vous, vous savez.
– Je viens de la part de miss Kruger. Jimmy Hasselblaink. Je viens pour le poste.
– Ha ! « .
C’est un ha de défiance. Il m’examine sous toutes les coutures.  » Vous êtes bien jeune pour ce genre de travail. Et puis d’habitude nous préférons les femmes. Plus travailleuses, plus dévouées. Les femmes savent ce que le mot abnégation veut dire.
– Ecoutez, monsieur, ce que vous allez me proposer ne peut pas être pire que ce que j’ai pu faire jusqu’à aujourd’hui.
– Bien, ça ! répond me type, subitement réjoui. Mais dites moi….vous ne sortez pas de prison, quand même ?
– Je suis acteur.
– Ah ! (un ah neutre). Et vous jouez dans quoi ?
– Dans rien, justement.
– Je vois…. Vous êtes notre homme. « 
Je pars à sa suite dans un labyrinthe de couloirs fait de murs peints en ocre.  » Je suis Leland Lalas, me dit le type. Je dirige cette institution. On vous a dit, pour le salaire .
– Deux cents par semaine, ça me va.
– Oui ! Cela vous fera de l’argent de poche pour vos soirées olé-olé d’artiste ! « 
Il s’arrête brusquement.  » Oh ! Excusez-moi ! J’espère que je ne vous ai pas choqué. Ou blessé. C’est mon grand défaut ! Mes paroles dépassent parfois mes pensées. Je suis en analyse pour cela, vous savez.
– Cela ne me choque pas le moins du monde. Vous avez vu juste. Mais en fait de soirées, appelons un chat un chat et disons que ce sont des partouzes à starlettes. « 
Il devient cramoisi. Sa main droite est agitée de tremblements.  » Je plaisante, monsieur Lalas ! A moi de m’excuser maintenant !
– Ah bien ! Bien ! Vous rencontrez aussi des difficultés dans l’expression de votre Moi ?
– Tout le temps.
– Nous allons bien nous entendre. Vous êtes définitivement l’homme de la situation. « 
Il me fait visiter le bahut. C’est une maison de repos pour anciens acteurs et danseurs, un mouroir pour les éclopés du Spectacle, connus, pas connus, oubliés, les débris d’Hollywood.  » Dites, monsieur Lalas, le petit Noir qui fait des claquettes sous la pluie, c’est bien Gr…..
– Chut, malheureux ! Taisez-vous ! « 
Rouge comme un homard et énervé comme un taureau il m’explique la règle numéro un.  » A Mahan Grave, nous n’appelons personne par son vrai nom. Nos clients réclament la discrétion. Pas de journalistes, ici. Pas de fans. Nous nous sommes engagés à apporter à nos clients repos, tranquillité et anonymat. Aussi sommes nous obligés de renommer nos pensionnaires. Secret professionnel. Vous vous habituerez. Ainsi, lorsque vous serez amené à parler de votre travail à l’extérieur, vous ne citerez aucun nom connu. C’est notre méthode. Notre philosophie. Vous allez répéter après moi : l’homme que j’ai vu s’appelle Bart Mitchelli. Répétez !
– Vous voulez dire le fou dansant, Greg…
– Répétez !
– Il ne s’agit pas de Gr….heu….mais bien de Bart Andretti. Tout le monde le sait.
– Mitchelli, monsieur Hasselblaink. Mi-Tchel-li. C’est pourtant simple, bon sang, puisque c’est son nom ! « 
Après son hospice, il est mûr pour diriger une secte.
Il me montre rapidement les chambres, les communs, le parc. Je dois revenir demain à sept heures pour travailler jusqu’à vingt heures, et ceci trois fois par semaine. Au moment de me quitter, Lalas prend une mine de comploteur.  » Dites, dans vos partouzes d’artistes, il y a des garçons pré pubères ? »

Le lendemain, je suis sur le pont à l’heure dite. L’infirmière de nuit fait à la chasse aux petits vieux insomniaques qui se sont carapatés dans le parc.  » Si vous croyez qu’on s’amuse la nuit, avec ces loustics ! elle me dit. Ils dorment pas. On a beau les gaver de gélules, ils ferment pas les yeux. Le matin c’est pareil. Si vous imaginez vous la couler douce, c’est foiré !
– Mais ils dorment quand alors ? je demande ingénument.
– Quand ils sont crevés. « 
La sentence est ponctuée d’un signe de croix sans doute destiné à sauver de l’enfer l’âme de cette salope.

Bien que je ne puisse pratiquer aucun soin, on m’affuble d’une magnifique blouse blanche munie de larges poches latérales dans lesquelles je suis sensé placer mes mains. Cela impressionne les petits vieux, paraît-il. Au bout d’une heure passée à déambuler dans les couloirs, trois d’entre eux m’ont donné du « docteur », ce qui me fait mieux comprendre l’attachement pathologique à l’uniforme qui atteint ceux qui en portent.
Mon boulot consiste à traîner dans l’hospice pour surveiller les pensionnaires, éviter qu’ils fassent la grosse commission dans le placard à balais, piquent les revues pornos oubliées dans la salle des malabars de nuit, ou bien que les vieillards encore verts n’empapaoutent les mémés dont le cerveau détérioré empêche l’élaboration d’un libre consentement.

Dans ce genre de travail, on a vite ses chouchous. J’ai pris sous mon aile le fou dansant, Bart Machin, frappé précocement par cette saloperie d’Heilzeimer mais qui n’a rien perdu de sa vivacité dans les pirouettes. Je me sens redevable car sa chute survenue au moment de notre rencontre lui a bleuie les fesses au point qu’il ne peut plus s’asseoir. Au bout d’une semaine, on m’autorise à lui administrer de la pommade sur ses parties endolories. Un jour, après une application, il se retourne vers moi précédé par une formidable érection et je décide qu’il est guéri.
J’aime bien également Marguerite, baronne de la Roche Jagu (je me demande d’où sortent ces noms, probablement du cerveau dérangé de Leland Lalas), une ancienne actrice française dont les liftings sont des merveilles mais dont les connexions neurologiques ont pris du mou. Elle se la joue très « vieille France » dans sa chambre aménagée avec ses objets personnels. Seul meuble étranger objet de sa fierté et de son courroux : un merveilleux secrétaire anglais dont elle garde la petite clé (en or) autour de son cou. On la dit fort riche, même si elle vit chichement, sans s’offrir un régime différent des autres pensionnaires. Nous prenons le café plusieurs fois par jour selon un rituel très étudié. Elle ne quitte jamais ses gants. Remarquable, pour cette fille de poissonnier de Toulon que les affiches de films jaunies par les années et épinglées aux murs représentent invariablement en petite tenue avec des décolletés pigeonnants. Elle parle américain avec un affreux accent entretenu sciemment, mêlant à sa conversation quelques mots de français qui me rappellent les cours auxquels j’ai assisté en arrivant ici, à l’Université de Los Angeles. Nous évoquons Littérature, Musique et Cinéma. Nous parlons du Talent, de la Création. L’Amérique est rarement citée.
Côtoyer Marguerite, c’est également côtoyer Winston Butler, son éternel soupirant. Du temps de sa splendeur, on surnommait Winston le « Taureau d’Hollywood ». Un cancer lui bouffe l’intérieur de la charpente mais il a gardé bonne haleine et ses sens sont au maximum de leur exacerbation. Obligé de porter des pantalons très amples pour masquer une virilité étonnante, le taureau se fait agneau lorsqu’il croise la baronne de la Roche Jagu. Il bafouille, offre des fleurs cueillies dans le parc, boit le thé avec Marguerite dans de frêles tasses dont ses grosses mains ne savent que faire. Il interprète à la perfection un rôle de jeune premier romantique transi, rôle que son mince talent lui avait toujours refusé.
Les rapports entre Winston et moi sont quelque peu tendus depuis qu’il a remarqué l’affection sincère que me porte sa douce proie. Pathétiquement, il cherche à enrichir son pauvre Français, notamment par la correction de son effroyable accent, en écoutant des cassettes de leçons bilingues. Aussi l’entend-on murmurer dans les couloirs, baladeur sur les oreilles, des phrases incompréhensibles telles que « Michel, auriez-vous l’obligeance de me passer la moutarde, s’il-vous-plaît ? » ou « Ciel ! Brigitte, le temps se couvre. Allons nous réfugier dans la R16 ! »

Je limite rapidement mon rôle à une surveillance légère. Je décide de laisser les vieux vaquer à leurs occupations, fermant les yeux sur leurs petits actes de folie ordinaire tant qu’ils ne se blessent pas ou mettent en danger les autres. Ce qui ne m’empêche pas porter secours à certains qui s’irritent la couenne dans leurs couches remplies. La plupart sont lavés uniquement à l’occasion des rares visites familiales. Leur peau se craquelle alors sous l’effet de l’eau, à laquelle ils ne sont plus habitués.

Mes échanges culturels avec la baronne me persuadent de la futilité de vouloir percer dans le sitcom ou le film à grand spectacle. A l’évidence, mes lointaines racines européennes (peu glorieuses, pourtant, puisque mangées par les parasites dans un champ Irlandais), se révèlent déterminantes, me faisant préférer Rossellini à Roland Emmerich et Raimu à Tom Hanks. Inutile de courir les castings à soupe d’Hollywood. Je décide de me refaire une virginité de comédien dans un cours tendance de Venise Beach avant d’émigrer à Broadway pour brûler les planches des théâtres d’avant-garde à l’instar de mon idole Christopher Walken. Libre à moi ensuite de revenir à L.A. via Sundance pour participer à des projets ambitieux et tellement européens.

Ma première journée off consacrée à mon nouveau cours de théâtre tourne au cauchemar. Je me retrouve au milieu d’actrices anorexiques qui se tordent les mains et d’acteurs à petites lunettes d’écailles qui sentent la sueur et les complexes. Jethro Maiden, le professeur, baigne avec délice dans ce jus de douleur, la névropathie appliquée semblant constituer la base de son enseignement.
Mon tour arrive de monter sur la scène depuis laquelle Jethro trône, fiévreux et chauve. Il me toise comme si j’étais un extraterrestre douteux.  » Dis-moi, Jimmy, as-tu un hobbie ? Je ne parle évidemment pas d’une collection de capsules de soda ou de morceaux d’épave du Titanic.
– Oui, monsieur. Je travaille.
– Ah parce que ce que tu fais ici n’est pas du travail !
– Ici j’étudie, monsieur.
– C’est ainsi que tu appréhendes cette…expérience ? Comme celle d’une salle de classe ? Crois-tu que je sois un professeur ?…
– Non, d’ailleurs vous n’avez pas de blouse grise. Mais c’est peut-être un piège. « 
Dans la salle, aucun éclat de rire. Les filles se tordent les mains de plus belle, pour certaines les jointures deviennent translucides. Les garçons se grattent leurs boutons, donnant à leur visage l’apparence d’un sol de planète bombardée d’astéroïdes.  » Très drôle, Jimmy, s’étrangle Maiden. Tu fais partie de cette race (grimace appuyée) de comédien dont le but est de briller en société ? Hum….(il se polit le crâne) je n’ai pas encore décidé si tu étais brillant ou idiot. Etonne-moi. Etonne-nous (frissons dans l’assistance, deux évanouissements). Parle-nous de ton….travail. Enfin, de ce que tu considères être ton vrai travail.
– C’est alimentaire, monsieur. Je travaille dans un hospice de vieillards.
– Je vois (bruits des ongles tourmentés sur la chair du crâne). Si tu cherches à te confronter à la laideur et à la misère du quotidien, il te suffirait pourtant de te regarder tous les matins dans le miroir sans tain de ton inconscient. Hum…Tu vas t’identifier à un de tes…à une de ces personnes dont tu t’occupes. Ce te convient, ou bien est-ce trop trivial pour ton esprit supérieur ?
– Vous êtes sûr, monsieur ? Je veux dire….
– Cesse de dire monsieur ! Ta culture cinématographique est bloquée sur Officier et Gentleman ? Tu vas t’identifier à un vieillard sénile et tétraplégique. Tu peux faire la branche morte pendant une heure si cela te chante. Il faut simplement que tu ressentes cette vie, que tu te l’appropries. « 
Je reste immobile pendant quinze longues minutes. Le prof ne cille pas. Je me tasse lentement, imperceptiblement, comme victime d’une ostéoporose foudroyante. Ma voix change, se casse, tremble et entame une ritournelle de Bille Holliday. A smile on my face, a song on my lips, I’m painting the town red… Aucune réaction de la part de Jethro. Je ferme les yeux et je sens l’urine qui coule sur mes jambes, qui se répand sur la scène, faisant des méandres comme un ruisseau d’orage.

C’est la baronne qui me console dans son boudoir.  » Ils t’ont renvoyé avant que tu ne leur claque la porte au nez, mon petit Jimmy. Ah ! Si tu savais ce que j’ai dû moi même endurer. J’ai travaillé avec de sacrés tocards. Tiens, le pire c’était Bernard….Bernard…Zut ! J’ai oublié jusqu’à son nom. Eh bien ce fameux Bernard, j’ai été obligée de le… enfin de lui…Oh ! Tu me comprends. Au début c’est presque le sésame incontournable. ça te fait l’estomac, si j’ose dire. Ensuite, une fois que tu deviens la star, ce sont eux qui se mettent à genoux pour honorer….ton talent. Et c’est terrible pour leurs rhumatisme. Certains ne s’en sont jamais relevés.  » Passant du coq à l’âne, elle me parle de la fête de l’hospice qui a lieu dans un mois. Son grand projet est de représenter la scène finale de « Duel au soleil ». Je l’approuve avec chaleur car c’est une scène qui me donne toujours le frisson malgré la présence de Gregory Peck, expressif comme un abat de porc. « Il faudrait, reprend la baronne, arriver à convaincre Winston de jouer le rôle de Lew. C’est le moins sénile de la bande et physiquement le mieux conservé. J’ai ma dignité, tout de même.  » Je lui promet d’en parler au vieux taureau et je la quitte en lui donnant léger baiser sur la main, notre signe d’adieu.

Au dessus du parc, le temps est au beau fixe. Bart Mitchelli est pris d’une frénésie d’entrechats. Je surveille ses virevoltes, m’assurant qu’il ne blesse personne en faisant l’hélicoptère. Il s’arrête brutalement, s’agenouille, porte une main à son coeur. Je cours vers lui à toutes jambes. Je veux le relever mais il me fait signe de ne pas le toucher. Je le couche par terre dans la position latérale de sécurité. Un infirmier déboule et pratique les examens d’urgence.  » Alors ? je dis, faut l’emmener à l’hosto ? J’appelle une ambulance ?
– Mais non ! fait l’infirmier qui se relève en se grattant la raie de fesses. Il a simplement eu trop chaud avec ses cinq épaisseurs de vêtements. Le vieux c’est frileux mais faut pas que ça s’échauffe de trop sinon le sang se met à tourner dans le mauvais sens.
– Dis-donc (moi aussi je m’échauffe), t’es infirmier ou rebouteux ? Et je te signale qu’il est en train de prendre racine dans l’herbe. T’attends que les fourmis pondent dans ses narines ?
– Ta gueule, Hasselblaink ! C’est de ta faute. Tu es sensé surveillé ces pauvres cloches. « 
Il se casse. Je relève Bart.  » ça va aller, papy ?
– T’as reconnu, gamin ? T’as reconnu ?
– Reconnu qui ?
– Le film sur Harlem ! La scène finale de claquettes sur une petit escalier, avec le montage parallèle sur la mort du Hollandais; t’as reconnu ? J’étais tellement bon ces jours-là !
– Monsieur Coppola m’en parle tous les jours. Vraiment.
– C’est dur, fiston. Il y a des matins où j’oublie qu’il faut mettre des chaussures. De toute façon je n’y arrive plus avec les lacets. Mes doigts me disent merde. « 
Je le raccompagne jusqu’à sa chambre. Je le couche sur son lit après avoir retiré ses classieuses chaussures bicolores héritées du tournage. Il me prend le bras comme une perche d’espoir.  » Tu sais, gamin, j’ai besoin de soleil.
– C’est pas ce qui manque ici, papy.
– Je te parle du soleil d’Afrique, fils. Sierra Leone. Pas du soleil affadi par les Blancs, même ça ils ne respectent pas. Ils détruisent tout, ils polluent tout, ils nous ont inventé la tuberculose. »
La suite est incohérente. Je reste un petit peu le temps qu’il s’endorme. Quel âge peut-il avoir ? Cinquante ans, pas plus. Un visage encore jeune dont les muscles sont trahis par un cerveau débile.

Occupé à rabâcher ses cours de Français, Winston déambule dans un couloir. Dès qu’il me voit, il se fige et me sort en pleine face : « Alphonse, tu n’es pas chic ! Tu as détérioré mon mange-disque !  » Comme je ne lui réponds rien, il se rengorge.  » Qu’est-ce que tu dis de ça, petit ?
– Je n’en dis rien, Winston, parce que je n’ai rien compris.
– AH ! s’exclame t-il triomphalement, comme en conclusion d’une démonstration savante.
– Et toi, tu peux m’éclairer sur ce que ça veut dire ?
– C’est du FRANCAIS, jeune béotien. Trop subtil pour un blanc-bec dans ton genre.
– Eh bien va en causer à la baronne. Elle cherche des gens de qualité et totalement bilingues pour lui faire la conversation.
Il s’affole.  » Non ! NON ! Je n’oserai jamais ! Je n’y comprends rien, à cette langue. Même les prénoms sont barbares ! Mais je voulais au moins perfectionner mon accent pour ne pas être ridicule devant la baronne Marguerite. Qu’en penses-tu, justement, de mon accent, toi qui a étudié cela à l’université ? Il y a du mieux ?
– Parti de zéro, forcément. Ecoute Winston, tu ne t’es jamais posé de question concernant l’infâme accent américain de la baronne. Je te signale par ailleurs, au cas où tu l’aurais oublié, qu’elle maîtrise bien notre langue.
– Oui mais avec toi elle parle français !
– Tu vas arrêter tes salades, oui ? Je dois simplement lui rappeler un petit cousin ou un petit fils. C’est d’un homme dont elle a besoin, pas d’un enfant.
– Un homme, tu es sûr ? Mais…il y a sûrement une limite d’âge. Elle te parle de moi ? « 
Le taureau se voûte en se tordant les mains.  » Tout le temps ! je lui répond. Elle a bien vu que tu étais un des rares à ne pas être aux fraises. Et puis bon….ta réputation…
– Quelle réputation ? demande t-il en faisant l’andouille.
– Enfin, Winston ! Il paraît que tu en as rendu plus d’une heureuse grâce à la délicatesse de tes proportions.
– ça c’est vrai ! Elles faisaient toutes la fine bouche, au début. J’avais pas les moyens de d’obtenir à une donzelle un rôle quelconque, mais question godelure j’ai jamais eu de demande de remboursement !
– Tu crois que la baronne est à la recherche d’un rôle important ?
– Non, bien sûr !
– Alors ? « 
Il me tape dans la main comme il aurait tapé dans celle de son frère.  » Tu me plais, petit ! Dire qu’il y a encore cinq minutes, je souhaitais te voir mort !
– Sans vouloir te contrarier, je crois que tu seras premier sur ce coup là. « 
Il se marre, s’étouffe un peu, s’arrête.  » La baronne veut que tu joues à ses côtés pour la fête du bahut.
– Quoi ? demande t-il inquiet, la » Maison du lac » ?
– Mais non ! « Duel au Soleil ». Toi être Lew.
– Magnifique ! Et Marguerite sera mon petit chat sauvage ?

La baronne prépare maintenant « Duel au Soleil » sans fébrilité Elle coud elle même les vêtements nécessaires aux deux rôle. Winston est si énervé qu’il éprouve les pires difficultés à dormir, sans que les médecins sachent si c’est l’émotion ou le cancer. Avec son crabe en phase galopante, on voit bien que Winston en bave. La douleur le taraude, l’irradie, le laisse rarement en repos.

C’est le grand soir. Winston est au maquillage.  » Tu t’es déjà mis ton fard, vieux coquet ? je lui demande.
– Non, Jimmy. « 
Le miroir renvoie l’image de sa face livide.
Dans son boudoir, Marguerite est parée comme une reine des sierras. Elle est toute de classe et de majesté.

Vingt heures. Les plus fatigués ont été couchés. Certains s’endorment dans leur fauteuil, saoulés par le punch ultra-léger. D’autres enfin, conscients, heureux, les lèvres et les doigts rendus collants par la barbapapa, attendent le début du spectacle dans le réfectoire décoré. Les lumières baissent puis une musique grésillante sort d’un vieux tourne-disque dont le volume a été poussé à fond. Il s’agit de l’illustration sonore d' »Alamo ». Sur la scène, le décor est réduit à sa plus simple expression : les rochers mythiques sont figurés par des meubles recouverts de grosse toile. Winston est caché derrière un meuble-rocher armé de la carabine de Charles Ingalls. La baronne débarque sur la scène par la gauche armée d’une pétoire rouillée chargée à blanc. Le dialogue, qui se déroulait jusqu’ici avec Marguerite off, se poursuit. Winston n’est pas au mieux ; il perd quelque peu le fil de son texte.  » Viens-là, bébé ! Je ne te vois pas ! Montre-toi ! « La baronne braque son arme vers lui. La détonation est assourdissante. La douille vole au dessus de sa tête. L’assistance hurle. Winston chancelle puis s’écroule comme une masse derrière son rocher de pacotille. Je me lève instinctivement. Leland Lalas me fait rasseoir avec autorité.
Winston bouge.
Il arme son fusil.
Marguerite se découvre, avance sur la scène et Winston lui tire dessus. La baronne chute à son tour avec lourdeur. Elle se replie sur elle même comme un serpent et tire sur Winston qui s’est redressé. Le vieux taureau s’écroule, raide pour le compte pour le compte.
Sa tête se redresse.
Sa voix devient suppliante.  » Rosa ! Heu…Pearl ! Viens, je suis blessé, je vais mourir. Je ne veux pas rester seul !
– Lew ! répond la baronne  » Je vois bien que Marguerite s’est fait mal en tombant, elle a dû se froisser quelque chose, elle a du mal à se mouvoir. Incroyable de justesse et d’énergie, elle rampe quand même jusqu’à Winston. Les deux amants se donnent un baiser.  » Embrasse-moi une dernière fois, mon petit chat sauvage  » souffle Winston. Il meurt dans ses bras puis c’est au tour de la baronne de fermer ses yeux remplis de larmes. Les ventilateurs déplacent un sable invisible qui enveloppe les deux corps pour l’éternité.
La salle entière se lève.
Les applaudissements font gronder les grands lustres du réfectoire. Les petits vieux sont emballés, émus, tachycardes. Marguerite se relève la première. Elle salue l’assistance, heureuse comme je ne l’ai jamais vue. Plus cabotin, Winston reste au sol. La baronne le désigne et le public scande son nom. Marguerite se penche vers son partenaire pour lui prendre la main et lui demander de se lever. Mais si Winston ne se relève pas c’est parce qu’il est mort. Avec, sur les lèvres, un sourire extatique.

Les croque-morts ont emballés le taureau trop rapidement pour que cela ne soit pas suspect. Lalas donne des ordres aux malabars de nuit pour qu’ils vident la chambre du mort. Je demande au directeur la raison de ce manège et il le prend de très haut, me dit qu’il désapprouve ma curiosité et l’attachement que j’éprouve pour certains pensionnaires. Son sourire se fait mauvais. Il ne dit pas « gigolo » mais le pense très fort.

La baronne est inconsolable. Je l’ai ramenée dans sa chambre et cela m’a fait l’effet de transporter un arbre déraciné. Elle chouine son amour pour Winston, maudit son orgueil qui l’empêchait de lui avouer. Elle ne souhaitait qu’une chose : étouffer dans ses bras puissants couverts de poils blancs, être écrasée de tendresse par ce monstre gentil. Lorsque je raconte à Marguerite que Winston, malgré son apparence aisée, est mort totalement désargenté et que son cadavre va enrichir la terre de la fosse commune de Santa Velada, la baronne devient comme folle.  » Mais n’a t-il aucune famille ? crie t-elle.
– La soeur qui l’a placé ici est morte il y a trois ans. On ne lui connaît aucune autre parenté.
– Et ses amis ! Ses amis d’Hollywood.
– Ne dites pas de gros mots, Marguerite. Cela ne va pas dans votre bouche.
– Mais alors qui payait sa place ici ?
– Lui, mais ses économies avaient fondues. Dans trois mois, il était viré par Lalas et sa clique.
– Les misérables ! « 
Elle m’agrippe les bras en y plantant ses ongles. La douleur me fait monter les larmes aux yeux.  » Je ne veux pas qu’il soit enterré comme un chien ! Il lui faut un MAUSOLEE ! » Elle se dirige vers son secrétaire anglais, décroche de son cou fané la petite clé d’or et l’introduit dans la serrure du tiroir de gauche. Les pièces du mécanisme grincent, répandant une légère poussière de rouille. Le tiroir s’ouvre. Une fortune en billets de cinq cents dollars compactés dans ce petit espace.  » Cent milles dollars, souffle t-elle, cela sera suffisant je pense. Je veux pour Winston un enterrement en grande pompe. « 
Elle me regarde, fiévreuse, suppliante. Mes yeux sont froids, déterminés. Trop d’argent. Je l’enserre dans mes bras, je sens ses vieux os contre mes paumes. La faiblesse me gagne. Elle pleure, enfonce sa tête au creux de mon épaule.
Mes mains se portent à son cou.
Je serre tandis que ses yeux s’exorbitent.
Je relâche aussitôt la pression en me reculant, affolé. Le corps de la baronne s’est affaissé par terre. Ce cadavre-là me terrifie. Je ne sais pas combien de temps j’ai serré, si je l’ai fait trop fort….Toutes ces questions passent dans ma tête alors que mon coeur passe la démultipliée. Je réussis à ralentir le rythme de ma respiration. La baronne respire aussi, plutôt elle râle. Je m’approche d’elle. Son cou a une couleur veineuse. Et ce sont bien mes doigts qui lui ont fait ce collier. Mais elle vit. Tentative de meurtre.
La petite clé en or ouvre les autres tiroirs du secrétaire, révélant d’autres trésors. six cent milles dollars en liquide, des bijoux à foison, des lettres d’amour et quelques photos galantes. Je me retourne vers la baronne. Si elle bouge, se relève, et appelle à l’aide, je peux toujours l’assommer, bien que je risque de la tuer, son crâne a l’air si tendre. Si je l’attache à son lit en la bâillonnant (avec quoi, d’ailleurs, et pour quelle efficacité ?), elle risque de s’étouffer définitivement. Je la redresse en position assise. Lui fait couler de l’eau entre les lèvres. Cela la réveille un peu, elle déglutit, tousse, crache. Puis elle boit par petites gorgées. Son regard se plante dans le mien. Elle murmure quelques mots qui s’extraient de sa gorge douloureuse. Des mots français que je ne comprends pas, l’intonation est chargée de tristesse et de mépris. Je veux lui faire prendre de force deux puissants somnifères parmi ceux qu’elle possède. Cela va l’anesthésier huit bonnes heures. Elle s’agite, j’ai énormément de mal à la faire avaler, elle secoue la tête, cherche à me mordre et à hurler mais cela ne lui tire que des larmes de rage et de douleur. Il me faut un bon quart d’heure pour arriver à mes fins. La transpiration a trempé ma chemise, imbibant ma blouse. Comme la baronne continue à s’agiter, je la secoue pour lui intimer l’ordre de se calmer. Sa tête heurte le bord de son lit. Le bruit du choc me tétanise. Elle est inconsciente. Pas de blessure apparente. Elle respire toujours. Je la couche sur son lit.
Je vole tout l’argent liquide, laissant les bijoux et le reste. Je reste encore plus d’une heure dans la chambre afin de m’assurer que les somnifères font leur oeuvre. Pendant tout ce temps, j’épie chaque bruit provenant du couloir, terrorisé à l’idée d’être surpris. Mais tout est calme. Un silence de tombeau.
Je quitte enfin la chambre que je ferme à double-tour. Je cours me changer dans ma chambre. J’enfile le seul costume potable que je possède. J’avance dans les couloirs plongés dans l’obscurité. Personne. Après la tragédie du réfectoire, les doses de pilules magiques à destination des pensionnaires ont connu une généreuse inflation. A proximité de la salle de garde de nuit, j’entends de tonitruants ronflements. Les malabars, eux, se sont vengé sur le bourbon. L’infirmière de nuit, comme souvent, a fait le mur. Je vais trouver Bart dans sa chambre. J’ai du mal à le réveiller tellement il est shooté. Il n’ouvre qu’un oeil bordé de saletés.  » Eh, papy ! je chuchote à son oreille, tu veux toujours voir le soleil ? Pas celui d’Afrique, mais l’Amérique du Sud c’est pas mal non plus.  » Il ouvre l’autre oeil, baille, me fixe en se grattant le front.  » C’est l’heure du goûter ?  » Ses draps sentent la pisse.  » Laisse tomber, papy, je lui dis en fermant ses yeux. Dors, ce n’était pas une bonne idée. « 

Je traverse le parc avec mon sac rempli des talbins de la baronne. Pas de lune. Je vais à pieds jusqu’à ce que je trouve un taxi qui m’emmène à l’aéroport. Dans l’avion, je fais couler du champagne français malgré l’heure matinale, rinçant en douce les filles d’équipage, ce qui nous vaut une poilade générale lors de l’exposé des consignes de sécurité. A l’arrivée à Montevideo, ma réputation m’a précédée. Je suis accueilli par le responsable de l’aéroport qui est prêt à me vendre son pays en moins de quatre-vingt dix secondes.  » Mister aime sûrement les hôtels de qualité, des hôtels qui offrent des prestations…de qualité. Une limousine vous y emmènera. Vous désirez probablement avant cela visiter les boutiques prestigieuses qui font la fierté de notre aéroport international.  » Je me laisse driver à travers l’enceinte de l’aéroport, par deux ravissantes guides polyglottes que le responsable encadre. Ahuri par la servilité intéressée de ces cloportes, j’achète tout et n’importe quoi. Deux grooms portent les sacs. Au moment de quitter l’aéroport pour monter dans la limousine qui m’attend, une des guides dénoue le foulard qu’elle porte autour du cou. Profitant que son chef est appelé ailleurs, elle me tend le foulard et un stylo en rougissant.  » Mister, auriez-vous la gentillesse ?…. » Je ne comprends pas son geste, que j’assimile à tort à la distribution de colliers de fleurs sous d’autres horizons.  » Un autographe, me souffle t-elle. S’il vous plaît, Mister ! Vous êtes acteur, non ? « 

Nouvelle publiée dans le recueil collectif « Hollywood » dirigé par C. Ferniot chez Eden Productions (2000).

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