Papa Poubelle

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PAPA POUBELLE

*

Saleté de cochonnerie de temps, un hiver de Sibérie. J’ai les pieds qui ne sentent plus leurs orteils, plus une goutte de sang là-dedans, les doigts c’est pareil, ça fait mal quand je les plie et j’ai les ongles transparents avec du gel en dessous. Pourtant j’ai des bottes fourrées avec de la laine d’ours et mes mains sont protégées tout le temps avec des nouveaux gants matelassés comme des gilets pare-balles. Mais il fait trop froid. On est à Marienau en Moselle et ici en hiver quand tu tombes en panne dans une tempête de neige, on te retrouve sous forme de glaçon géant dans ta voiture, avec le visage tordu et les dents qui ont tellement claqué qu’elles ont foutu des miettes d’émail sur le volant. Au moins quand j’ai froid comme ça, ma maladie et ses grattements me laissent tranquille.

J’ai un kilomètre à pied pour rentrer du dépôt jusqu’à chez moi. On habite dans une petite ville, au quinze de la route de Forbach. Je n’aime pas ce chiffre, je n’aime pas les chiffres impairs. D’ailleurs j’ai eu trente neuf ans il y a six mois et rien ne va depuis.

Sur le chemin, il y a les cris des corbeaux. A la maison, c’est le bruit des mômes. Un enfer, aussi. Ils ont un, trois, cinq, sept et neuf ans. Tous ces chiffres impairs ça ne peut que porter la poisse. Ils braillent ensemble ou séparément, un vrai concert de corbeaux. Quand Armande, ma femme, s’y met aussi, ça donne envie d’être sourd même si ça serait moins pratique pour écouter les émissions à la radio.

J’ai déjà pris une douche au dépôt mais Armande veut toujours que j’en reprenne une à la maison quand je rentre. A cause de ma maladie (la gale des poubelles), ce n’est pas vraiment une douche que je prends : je me trempe dans une bassine réservée pour moi et qu’on jettera quand je serai guéri. L’eau est souvent tiède et des fois froide parce que tous les gamins sont passés dans la baignoire et qu’il n’y a plus beaucoup d’eau chaude. Dès que je sors du baquet, je mets mes gants spéciaux de la maison pour ne pas toucher des choses ou les enfants avec mes doigts pleins de gale. Je ne peux même plus faire des caresses à Armande, elle dit que quand je lui passe la main sur la tête avec les gants ça lui fait crisser les cheveux.

On est au repas du soir et comme d’habitude c’est le grand n’importe quoi. La bouffe vole de partout, on dirait que les gniards font un concours. Cindy, la grande, n’est pas à table. Elle boude dans sa chambre, me dit Armande. Va la voir parce qu’en plus c’est à cause de toi.

La gamine a la tête enfouie dans son oreiller. Elle ne veut pas que je l’approche. Tu sens mauvais. Elle a raison : même quand je suis récuré, mon odeur de propre a toujours quelque chose de pas agréable. Et puis en ce moment avec ma maladie je ne peux pas rajouter du sent-bon. Il n’y a que mon parfum d’éboueur lavé, ce truc que les autres papas ne feront jamais renifler à leur famille. D’ailleurs c’est à cause de mon boulot que Cindy boude. A l’école, au matin, la maîtresse a demandé aux enfants de la classe de parler du métier de leurs parents. La petite n’a rien voulu dire. Elle avait honte. Pas finaude, l’instit lui a dit : Mais Cindy, les éboueurs sont très utiles à la société. Après, toute la journée, la petite s’est fait poursuivre par ses camarades de classe qui l’ont embêté avec ça. Ils chantaient : Pa-pa pou-belle, il me parle des ordu-res sur un air de Patricia Kaas.

Comme Cindy n’aime pas non plus que je lui passe sur les cheveux ma main avec le gant, j’essaye de la caresser doucement avec mon coude mais elle me repousse. Papa poubelle ! Papa poubelle ! Papa poubelle ! elle crie jusqu’à ce que je sorte de la chambre.

Les enfants sont pieutés. Assis à la table de la cuisine, je bois une bière Oberhaüsbergen. Maman repasse dans le salon. Elle regarde la télé sans le son, il y a juste le bruit de son fer qui crache la vapeur choufff choufff. Je regarde les bulles de ma Ober qui remontent dans la bouteille. C’est ma faute, à moi, si mon ancienne boîte a fermé ? La Bucha, ça s’appelait, on était des fabricants de cheminées artificielles. Si vous voulez mon avis, le managère qui a monté cette société, c’était plus que la moitié d’un con, parce que construire des cheminées artificielles ici, et surtout espérer les vendre, c’est débile. Dans le coin il faut que l’âtre crache une chaleur qui réveille les morts. Si on s’endort le soir devant une cheminée La Bucha, on risque de ne pas se réveiller le lendemain. Il y avait de jolis modèles avec des jolis décors, je dis pas, par exemple un modèle Sunbitch, avec du faux sable incrusté, une figurine de maître nageur avec des jumelles, une fille presque à poil dans son maillot, une étoile de mer, un palmier. Ou bien un modèle Escalibur, un truc de l’antiquité avec des chevaliers en armure, une princesse avec un chapeau pointu, un magicien et un dragon vachement bien imités. Mais le dragon ne crachait pas de flammes, des vraies flammes, tout ça marchait à l’électricité et ça ne faisait pas de degrés bien chauds. Alors tout ça c’était raté d’avance.

La boîte a licencié. J’étais technicien de maintenance à l’atelier de réparation de cheminée. C’était un travail plutôt tranquille, il fallait surtout revoir les circuits électriques qui foiraient, changer les petites lampes dans les décors. Je me suis retrouvé avec quasi-rien d’indemnité et Lulubelle, notre petite dernière, n’avait pas six mois. J’ai pris ce qu’on a bien voulu me donner, c’est à dire ce boulot d’éboueux à la Cofarep. Je suis arrivé au mauvais moment : avant les éboueurs étaient du personnel municipal mais la boîte a été affiliée, quelque chose comme ça qui veut dire privatisée, et les ouvriers ont perdu tous leurs avantages sociaux. On bosse comme des nègres pour un salaire de merde, et on a les mains dedans toute la journée. Ma gale, je l’ai chopée au bout de deux mois. Faut voir aussi les gants avec lesquels on travaillait à ce moment là : des moufles caoutchoutées pourries et pleines de trous récupérées chez les jardiniers de la commune, qui n’en voulaient plus.

J’ouvre une quatrième bouteille d’Ober.

Avant l’aube.

Le départ.

Le kilomètre jusqu’au dépôt.

Chomski m’accueille en me tendant la main. Puis la retire. T’es ouf, Da Rocha, il me dit. Tu crois quand même pas que je vais te serrer la paluche ! A la place, il me donne une bourrade au menton. J’t’ai eu ! J’t’ai encore eu ! Quelle bille ! Quel trouduc ! Tu me fais pitié, allez… . Mourad arrive. Il me tape dans le gant. Ca va, fils ? Chomski refuse la main que lui tend Mourad. J’te serre pas la main non plus, lui dit Chomski, un Arabe c’est pire qu’un galeux ! Nan, j’déconne ! Mais je veux pas te serrer la main quand même, raton de mon cœur. Allez, les feignasses, on embarque ! Et tenez-vous bien à la rampe, aujourd’hui, il y a du verglas !

Avec Mourad, on s’installe à l’arrière de la benne. Nous sommes les chargeurs. Chomski est le chauffeur. Mourad travaille ici depuis longtemps et il m’a dit qu’on avait tiré le plus mauvais numéro, que Chomski était le plus salaud des chauffeurs qu’il avait connus. Et c’est vrai qu’il n’arrête pas de se foutre de notre gueule, qu’il conduit dangereusement et surtout jamais il ne nous file un coup de main quand il y a beaucoup de containers à décharger, ce qui arrive très souvent. C’est simple, il conduit avec des gants en cuir.

Je n’aime pas le mercredi. D’abord parce que les enfants sont restés à la maison toute la journée et qu’ils sont très énervés quand je rentre, et maman est énervée aussi. Mais surtout c’est le jour où on va ramasser les déchets de l’usine de verre, près de l’ancienne cockerie. Cette zone est très dangereuse et on est bien les seuls à se balader dans le coin sans masques à gaz. Tous les ouvriers de la verrerie en ont. Tous les gars qui habitaient à proximité sont partis ou crevés. Surtout crevés. De cancers, d’infections des poumons, des yeux, de la peau. Avec Mourad, on essaye d’aller le plus vite possible quand on charge les sacs mal fermés. C’est toujours à cet endroit que Chomski ralentit un maximum, fait semblant d’être embourbé ou d’être en panne de démarreur. On l’entend se marrer derrière ses vitres complètement relevées.

Aujourd’hui c’est pire que tout : il y a une trentaine de sacs. Mourad s’approche de la cabine de Chomski et toque à la vitre. Mais l’enfoiré ne veut pas descendre pour nous aider. Mourad insiste. Chomski se mouille le majeur puis le présente dressé à mon collègue.

On s’active, en faisant bien attention à ne pas toucher le contenu des sacs qui baillent.  Hep, chef! Hep! Hep ! Je me retourne. C’est Jean Meine. Il me fait des signes. Ce vieux fou a sa baraque (une cabane couverte de tôle) en plein à côté de la décharge de l’usine. Rentré à quatorze ans dans l’ancienne cockerie, Il y a bossé quarante-huit ans. Il a pris sa retraite en 1962, vous voyez un peu son âge. Ce gars est une sorte de record vivant, une insulte à toutes les poussières mortelles. Meine n’a jamais voulu quitter le coin. Nous sommes les seuls humains qui lui parlent et à qui il parle. Mourad tousse. Il m’inquiète, le vieil Arabe. Il est à moins d’un an de la quille mais sa santé fout le camp de plus en plus. Je lui fais signe que cette fois-ci je ne vais pas rendre visite à Meine dans sa caverne. Mais il me dit d’y aller. Il toque encore à la vitre de Chomski pour qu’il le laisse monter dans la cabine le temps que j’aille chez Meine. Le chauffeur refuse. Il ne veut pas de fesses de pouilleux sur ses sièges, il nous a dit un jour. Alors Mourad attend dans le froid, à respirer des particules qui s’ajoutent aux saloperies qui lui bouffent les bronches. Je me dépêche. Je serre la main de Meine en entrant chez lui. Tiens, lui il me serre toujours la main. C’est vrai que rien ne lui fait peur, sinon il ne serait pas ici. De mon côté, je me dis que le vieux crabe ne risque rien. Ma gale ne peut pas l’atteindre. Ce n’est pas une peau qu’il a, Meine, c’est une carapace d’homme préhistorique, du genre de ceux qui ont survécu aux dinosaures.

On apprend vite à s’habituer aux odeurs, dans ce métier. Aux pires. Quand on vidange les réservoirs d’eaux usées de l’usine de retraitement de Gertheim, par exemple. Mais chez Meine ça dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Chez lui, le tout-à-l’égout est une sorte de tout-au-plancher. Même avec la température qui refroidit les puanteurs, ça chlingue grave. Meine marche là-dedans, mange là-dedans, dort là-dedans. Ca n’a pas l‘air de le déranger. Et s’il était là, son secret de beauté… je veux dire : son secret de survie ? En tout cas ça grouille de rongeurs. Je sors des porches de mon ciré deux bouteilles d’Ober. J’ai vite compris que si je buvais ce qu’il pouvait me proposer, je ferais des os moins vieux que les siens. Je ne suis pas un champion, moi, je suis ordinaire. Alors j’apporte le liquide. Tous les mercredis.

Ca va, chef ?il me demande. Fais froid, hein ? Tiens, ça me rappelle l’hiver de 1929, on pissait des glaçons à l’urine ! Quand ça voulait bien sortir. Il y en a qui sont crevés à cause de ça, les reins bloqués, plein de grêlons.

On vide notre bière. Je veux me casser. Meine me retient. Faut que j’y aille, grand-père, je lui dis. Il y a mon collègue qui m’attend dehors et il est malade, tu sais. Je mate dehors : plié en deux, Mourad est en train de cracher ses poumons. Je veux me dégager mais impossible de bouger : le vioque m’agrippe avec ses doigts bourrés d’arthrite, ses griffes de champion, il ne me lâche pas. « Faut promettre, chef, faut promettre au vieux Jean !

  • Quoi, m’sieur Meine, qu’on se boira une Ober la semaine prochaine ? Mais bien sûr, pépé, bien sûr ! Tu sais que c’est pas besoin, hein, mais je te le jure et je crache sur… dans ton sol. Pfuuuut.
  • Non, fiston, NON ! »
  • Dehors, la toux de Mourad devient un bruit de moteur de zinc. On serait à la montagne, l’avalanche nous serait déjà dessus.
  • La prochaine fois, hé ben je serai plus là, chef. Pour moi c’est la fin de la route, je le sais.
  • Il se colle devant moi, avec ses yeux qui suivent les miens et son haleine de fosse septique qui me rentre dans les narines.
  • « Il faut promettre à pépé Jean que tu le mettras dans la benne.
  • – Dans la benne ?
  • Ouais ! A l’arrière de ton camion. Je ne veux pas être enterré, la terre d’ici n’a pas bon goût. Alors tu me jetteras avec tes sacs. Je serai au milieu et c’est comme ça que je veux finir ».
  • Complètement dingo. Mais quand on a dit merde à la mort aussi souvent et aussi longtemps, on peut choisir son enterrement, non ?

Jeudi soir.

A la maison.

Ils m’appellent tous papa poubelle, maintenant, de la plus grande à la plus petite. On dirait que ça les fait marrer et qu’en même temps ça les dégoûte. La petite, Lulubelle, elle ne parle pas encore, bien sûr. Mais elle regarde ses frères et sœurs qui balancent leur nourriture par terre et qui me demandent de ramasser alors elle fait pareil. Maman hurle, moi je balance des torgnoles, tout le monde gueule.

Vendredi.

Un jour normal, sans collecte de déchets industriels, avec que des sacs normaux remplis d’ordures comme il faut.

Rue, Poubelles, rue, poubelles, rue, poubelles, rue, poubelles

Samedi.

La neige est encore tombée, il y en assez pour cinquante Noël. Et Chomski nous fait un nouveau coup de pute.

Mourad ne va pas du tout. Il tousse plus qu’il ne respire. Il a beaucoup de mal à soulever les sacs et arrimer les bacs à la benne. Les poussières qui se baladent à l’arrière du camion n’arrangent rien.

Nous sommes dans le hameau de Reinhof, trois maisons inhabitée et dix containers remplis par les habitants d’autres hameaux environnants. Une fois le dernier container vidé, Chomski n’attend pas qu’on remonte sur notre marchepied. Il démarre le camion-benne et s’éloigne. Il nous a déjà fait le coup plusieurs fois, une bonne blague, comme il dit. Le camion disparaît de notre vue. Alors on attend qu’il revienne vers nous. Mais aujourd’hui Chomski ne revient pas.

On attend encore. Des minutes entières, dans le froid, avec de la neige jusqu’au genou. Ca dure, c’est très long. Mais où est-il ? On n’entend même plus le bruit du camion. Il nous a abandonnés. On ne va pas rester là, je dis, il faut marcher. Chomski va revenir, il faut aller à sa rencontre, à cet enfoiré. Allez, Mourad !

Mon collègue me fait pitié, il peine à marcher, en soufflant, en toussant. Je le soutiens. Toujours pas de camion en vue. On entend le bruit du klaxon de Chomski seulement une demi-heure plus tard. On est frigorifiés. On le traite de tous les noms. Lui il se marre.

On reprend la tournée, il y en encore pour trois heures. Mourad est sur son marchepied, épuisé. Je lui dis de se reposer. Tout le reste du trajet, c’est moi seul qui charge les containers. Ca va moins vite, évidemment. Chomski baisse sa vitre pour nous demander de nous grouiller. Je lui dis qu’il n’a qu’à descendre pour m’aider, que Mourad est trop fatigué et c’est à cause de lui. Chomski ne répond rien. Il remonte sa vitre. Sur son marchepied, Mourad a les yeux fermés. On dirait qu’il dort. Repose-toi, collègue.

Le dépôt. Je descends de mon marchepied. Les yeux toujours fermés, Mourad reste sur le sien. Je veux lui prendre la main pour l’aider à descendre. Il ne bouge pas. Il est tout raide. Mort.

Quand Chomski sort de sa cabine, je le chope par le cou et je l’aligne contre le camion. Deux autres gars du dépôt me font lâcher prise, sinon j’allais le tuer. Je montre à Chomski le corps de Mourad. Le chauffeur est blanc comme un linge.

Le soir à la maison, les gamins accourent vers moi avec des papa poubelle plein la bouche mais ils arrêtent vite. Mes yeux et ma main levée les font taire tout de suite.

Chomski a eu un blâme mais il est toujours là. Simplement, comme Mourad n’est pas remplacé tout de suite, il doit sortir de sa cabine à chaque arrêt pour m’aider à charger. Il laisse vite tomber les gants de cuir. Il ne dit plus rien. Si, ce matin il m’a dit bonjour et rien d’autre, mais c’était un vrai bonjour. Je l’ai regardé sans rien dire et ça lui a fait mal, j’espère.

Nous sommes à la déchetterie de l’usine de carbochimie, encore une sale zone. Ils ferment bien leurs sacs, au moins, et c’est pas dommage parce que ces sacs sont bourrés de produits toxiques. Normalement ce sont des sociétés différentes qui devraient collecter ce genre de saloperies industrielles, des sociétés équipées avec du matériel spécial. Mais la Cofarep fait tout, ça coûte moins cher. On fait dans le tri  non-sélectif et tout ça part dans le même incinérateur. Ca donne des fumées avec des couleurs très bizarres et des cendres empoisonnées qui se mettent partout dans les nuages et dans les champs. Mais comment faire autrement ?

Il y a un gros sac qui pose problème : le broyeur n’arrive pas à le broyer, justement, et son moteur commence à chauffer en faisant un bruit affreux. Chomski a grimpé dans la benne, il essaye de dégager le sac. A ce moment là, le broyeur réussit à écraser le sac qui explose. Je m’étais écarté et je ne prends rien. Par contre Chomski se retrouve aspergé par des gouttes de liquide sortis du sac. Il tombe de la benne, se roule par terre en hurlant et en se tenant le visage. Puis il se relève, il hurle toujours. Le produit a fait fondre le haut de son ciré et brûlé son visage, maintenant il ressemble à la lune.

Chomski a été expédié à l’hôpital de Metz, chez les brûlés. Ca y est, j’ai une nouvelle équipe et cette fois-ci les gars ont l’air réglo. José, le chargeur, est un jeune gars sympa. Yvan, le chauffeur, ne reste pas toute la journée dans sa cabine, il nous file souvent des coups de main.

C’est mercredi.

Jean Meine n’est pas parmi les sacs de l’usine de verre. Il n’est pas mort et on descend deux Ober chacun dans sa guitoune. C’est pour la semaine prochaine, chef, me dit Meine. Tout le monde peut se tromper, hein ? En attendant, à la tienne, chef.

A la tienne, pépé.

Au moment où je veux partir, le vieux me tend un objet. C’est pour tes enfants, il me dit. Je regarde la chose : c’est une jolie boîte à musique de Cendrillon. On voit Cendrillon, bien sûr, mais aussi le prince charmant avec ses épaulettes dorées et des souris. Et puis l’objet est propre, c’est incroyable. Il l’avait peut-être enterré à l’abri. Après il a récuré la boîte, a réparé le mécanisme rouillé, peut-être. Alors j’emporte le truc. Je le donnerai à Cindy. Elle verra que même son papa poubelle peut ramener des jolis cadeaux.

Je pars du dépôt pour revenir à la maison. Il ne neige plus depuis hier, il y a même du soleil. J’ai la boîte à musique sous le bras. Je ne l’ai pas mise en marche, pourtant il y a un bruit dedans. Ca fait squouich squouich squouich. Et quelque chose gratte à l’intérieur.

J’ouvre la boîte. Qu’est-ce que la musique est jolie. Les personnages sur la boîte s’animent, Cendrillon se met à danser avec le prince, les souris bougent aussi. Et puis une autre souris, une vraie celle-là, grosse comme un rat, s’échappe de la boîte. Le vieux Meine n’a plus tous ses yeux, et il n’a pas dû voir la bête rentrer dans la boîte quand il la nettoyait. La souris géante tombe sur la route et se carapate à travers champs.

Avant de rentrer à la maison, j’ouvre au moins cinq fois la boîte à musique, histoire de vérifier qu’il n’y a rien pas d’autre bestiole cachée à l’intérieur, genre souris ou cafard, ou s’il n’y a pas des crottes, des œufs ou des larves. Non.

Quand je rentre, je donne le cadeau à Cindy. Les autres sont jaloux et c’est très bien, Cindy est encore plus contente. Les autres peuvent crier, je m’en fous. Cindy me dit merci papa, pas merci papa poubelle. Elle ne peut pas m’embrasser à cause de ma gale alors elle frotte ses cheveux contre mon ventre.

Le mercredi d’après.

J’ai hâte d’arriver à la verrerie. On va se payer quelques Ober avec pépé et je vais le remercier pour sa boîte à musique. Mais sa maison est vide.

Le vieux est au milieu des sacs qu’on doit charger. Assis, raide comme un bâton. Il a les yeux ouverts mais il est mort.

J’ai expliqué à José et à Yvan, pour les dernières volontés de Meine. Ils sont d’accord, ils me font confiance. Je crois qu’ils m’aiment bien. Et ils n’ont pas connu le vieux Jean, mais je pense qu’ils l’auraient aimé aussi. On décide qu’à partir de maintenant, on se videra une Ober tous les trois chaque mercredi à la mémoire du pépé.

On se met à trois pour le mettre dans la benne. Ca fait drôle, on dirait qu’on soulève un meuble de soixante kilos avec des vêtements. J’ai le cœur pincé quand Yvan met le broyeur en marche. On a retiré notre bonnet et on a les yeux baissés. José marmonne quelque chose, peut-être qu’il prie. Et puis on entend les cris. Horribles. Meine n’était pas mort et il hurle pendant que le broyeur le lamine.

Ca n’a pas duré longtemps, heureusement. Quelques secondes. On est tout tremblotant. Je sais bien que c’est ce que le vieux voulait, finir dans cette benne. N’empêche, ça a dû faire sacrément mal.

A la maison, impossible de rien manger ce soir. On dirait que les enfants ont senti, ils sont bizarrement calmes. Cindy vient un peu frotter ses cheveux sur moi. Elle ouvre sa boîte à musique. La mélodie me paraît très triste. Une larme coule sur ma joue. Je repense au rire de Meine, ça lui venait toujours facilement avec la Ober. Il me disait toujours : t’en fais pas, chef. T’en fais pas, t’en fais pas, t’en fais pas

Nouvelle écrite pour le collectif « la Rue » dirigé par Christine Ferniot pour la Découverte (2003)

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