{"id":368,"date":"2010-11-28T09:00:37","date_gmt":"2010-11-28T08:00:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/?p=368"},"modified":"2010-11-07T14:55:10","modified_gmt":"2010-11-07T13:55:10","slug":"un-tresor-en-boheme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/un-tresor-en-boheme\/","title":{"rendered":"Un tr\u00e9sor en boh\u00e8me"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft\" title=\"Boheme\" src=\"http:\/\/www.philippethirault.com\/bonus\/img\/bohemebanner.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"136\" \/><em>Chaque dimanche ces prochaines semaines, on va essayer de vous faire d\u00e9couvrir un autre versant du talent de Philippe. M\u00eame s&rsquo;il \u00e9crit d\u00e9sormais exclusivement pour la bande dessin\u00e9e, Philippe Thirault \u00e0 longtemps publi\u00e9 des textes, romans (au Serpent \u00e0 Plumes) et nouvelles pour diff\u00e9rent support. En voici une s\u00e9lection.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.philippethirault.com\/bonus\/img\/bohemenouvelle.pdf\" target=\"_blank\">T\u00e9l\u00e9chargez ces textes au format pdf pour pouvoir les imprimer comme un v\u00e9ritable livre de poche.\u00a0http:\/\/www.philippethirault.com\/bonus\/img\/bohemenouvelle.pdf<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<blockquote><p>Greta Von Achenback avait quitt\u00e9 Munich le 7 mai. Son fils Ludovick \u00e9tait du voyage. Elsie, la soeur cadette de Greta, faisait \u00e9galement partie de la horde rutilante et pl\u00e9thorique des Achenback (vingt-sept domestiques !) se rendant \u00e0 Kielsd\u00f6rf. Le p\u00e9riple depuis Munich fut \u00e9prouvant \u00e0 cause de la chaleur et de l&rsquo;inexistence d&rsquo;une quelconque brise. C&rsquo;\u00e9tait comme si le ciel avait retenu sa respiration. Le temps grandiose du printemps 14 annon\u00e7ait tout sauf une guerre.<\/p>\n<p>La propri\u00e9t\u00e9 de vacances de la famille Achenback \u00e9tait une demeure bourgeoise qu&rsquo;un architecte extravagant avait fait pousser au milieu d&rsquo;une for\u00eat de pins sombres, \u00e0 la fronti\u00e8re du royaume de Boh\u00e8me. La neige avait fondu seulement quinze jours auparavant et la terre exhalait encore l&rsquo;odeur d&rsquo;un hiver f\u00e9roce. Il fallut huit heures pour installer chacun dans ses quartiers. Greta, Ludovick et Elsie r\u00e9sidaient au premier \u00e9tage, dans des pi\u00e8ces vastes et claires comme un jardin. Le reste de la tribu, la valetaille, \u00e9tait parqu\u00e9 au second, dans une multitude de niches sous les toits, avec la lune, les cafards et les fuites. Apr\u00e8s une semaine d&rsquo;un soleil intense, irrationnel, la terre se craquela, les racines des plantes devinrent anarchiques et crochues pour aller chercher l&rsquo;eau au plus profond. Dans les champs, les b\u00eates \u00e9taient accabl\u00e9es, ruisselantes. Les hommes buvaient, du vin, de la bi\u00e8re, de l&rsquo;eau de vie, trop. Les b\u00fbcherons saisonniers qui d\u00e9bitaient le bois dans la for\u00eat de Kielsd\u00f6rf terminaient leur journ\u00e9e ivres et hurlants. Arm\u00e9s de leur hache, les gaillards venaient jusqu&rsquo;aux grilles closes du domaine des Achenback pour psalmodier des refrains \u00e9grillards. Ils \u00e9taient altiers, costauds et parfaitement obs\u00e9d\u00e9s par la pr\u00e9sence des cuisini\u00e8res, femmes de chambre et autres fille de service. Ces derni\u00e8res \u00e9taient loin d&rsquo;\u00eatre insensibles aux charmes des hommes des bois dont elles d\u00e9voraient du regard les \u00e9paules et le large torse d\u00e9nud\u00e9s par des chemises tombantes. Les femmes serviles de Kielsd\u00f6rf qui ne purent r\u00e9fr\u00e9ner leurs envies malgr\u00e9 la pri\u00e8re ou la masturbation form\u00e8rent rapidement un groupe tr\u00e8s organis\u00e9 dont le but \u00e9tait d&rsquo;\u00e9tablir un roulement pour permettre \u00e0 toutes de batifoler \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur du domaine sans que Greta p\u00fbt s&rsquo;en apercevoir. La for\u00eat fut bient\u00f4t le th\u00e9\u00e2tre de sc\u00e8nes particuli\u00e8rement sal\u00e9es. Cela tournait \u00e0 l&rsquo;orgie foresti\u00e8re lorsque des erreurs de planning de la part \u00e0 la fois des b\u00fbcherons et des domestiques laissaient une des fille au prise, seule, avec trois ou quatre g\u00e9ants au p\u00e9nis dress\u00e9 et \u00e9pais comme un tronc.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>La fi\u00e8vre sensuelle \u00e9pargnait Greta, qui pr\u00e9f\u00e9rait mourir de soif plut\u00f4t que de boire de la bi\u00e8re et de laisser son esprit engourdi par la chaleur succomber \u00e0 l&rsquo;ensorcellement de l&rsquo;alcool puis \u00e0 l&rsquo;hypnose du stupre. Elle n&rsquo;avait m\u00eame pas adapt\u00e9 ses tenues vestimentaires \u00e0 la canicule. Elle passait dans les couloirs de sa maison, transpirante, suffocante, mais l&rsquo;esprit clair. Un roc, un monstre froid, disaient certains. Elle ne changeait pas.<\/p>\n<p>Greta surveillait tout son petit monde. Muette la plupart du temps, il lui arrivait de donner quelques ordres tr\u00e8s secs mais les domestiques savaient \u00e0 quoi s&rsquo;en tenir et la maison marchait toute seule. Tous les soirs, attabl\u00e9e \u00e0 son secr\u00e9taire florentin, Greta notait sur de grandes feuilles mauves tous les manquements \u00e0 la discipline qu&rsquo;elle avait pu constater depuis l&rsquo;arriv\u00e9e \u00e0 Kielsd\u00f6rf et l&rsquo;installation de cet \u00e9t\u00e9 incongru de mai. Elle attendait une \u00e9clipse de ce soleil pour s\u00e9vir car, dans l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;\u00e9chauffement actuel des sens, ses gens ne l&rsquo;auraient pas \u00e9cout\u00e9e. Pire, ils l&rsquo;auraient injuri\u00e9e, bouscul\u00e9e, molest\u00e9e, voire d\u00e9capit\u00e9e. Sa t\u00eate fra\u00eechement coup\u00e9e aurait tr\u00f4n\u00e9 sur une des hautes grilles du parc. Veuve depuis 1892, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de vingt-six ans, Greta \u00e9tait rest\u00e9e une femme relativement belle, parfaitement creuse, avide, autoritaire et d\u00e9nu\u00e9e de qualit\u00e9s de coeur. Son fils Ludovick ne l&rsquo;avait pas connue. Elev\u00e9 exclusivement par des nounous tri\u00e9es sur le volet, des l\u00e8vres ou de la main il n&rsquo;avait jamais touch\u00e9 sa m\u00e8re, sauf au moment o\u00f9 son petit corps s&rsquo;\u00e9tait fray\u00e9 un chemin entre ses cuisses. Ludovick se qualifiait d&rsquo;orphelin inconsolable ; il n&rsquo;en menait pas moins la vie dissolue et m\u00e9prisable d&rsquo;un ex\u00e9crable \u00e9tudiant munichois g\u00e2t\u00e9 par de trop larges facilit\u00e9s de bourse.<\/p>\n<p>Lors de ce mois de mai \u00e0 Kielsd\u00f6rf, il allait r\u00e9guli\u00e8rement faire poser de la glace sur sa cervelle embras\u00e9e dans les deux bordels de Holigensheim, bourgade \u00e0 une lieu au sud. Les servantes de la maison Achenback \u00e9taient pour la plupart des filles faciles mais \u00e0 l&rsquo;imagination et \u00e0 la propret\u00e9 douteuses. Ludovick allait parfois avec les b\u00fbcherons et ces deniers lui montrait comment manier les grandes haches qui pouvaient couper un homme en deux. Ils buvaient beaucoup, un vin fin et tra\u00eetre que le jeune homme achetait pour ses ouvriers. Les b\u00fbcherons lui racontaient leurs histoires de filles, il leur racontait ses histoires de putes. Au plus fort de ses bacchanales, une angoisse saisissait Ludovick ; il sentait inconsciemment que le vin et la bi\u00e8re sournois qu&rsquo;il ingurgitait verre apr\u00e8s verre (les deux m\u00e9lang\u00e9s, parfois, au plus fort de cette chaleur d\u00e9moniaque) allait faire de lui un \u00e9pouvantable criminel.<\/p>\n<p>Il y avait Elsie. Greta d\u00e9testait sa soeur, une vierge de trente-neuf ans dont une asphyxie passag\u00e8re \u00e0 la naissance avait endommag\u00e9 le cerveau. Elle n&rsquo;\u00e9tait pas idiote, d&rsquo;ailleurs elle connaissait le Livre par coeur et pouvait le r\u00e9citer par chapitres entiers aux fleurs ch\u00e9tives qui poussaient \u00e0 l&rsquo;ombre des pins mornes. Dieu \u00e9tait en permanence sur ses jolies l\u00e8vres, elle avait le sourire des bons anges. Niaise au point que rien ne lui faisait peur. Avec sa petite voix que couvrait le bruissement de ses robes blanches, elle aurait \u00e9vang\u00e9lis\u00e9 les lions, comme Blandine. Elle aurait pu faire une sainte magnifique.<\/p>\n<p>11 juin. Un mois de temps saharien au fin fond de la Bavi\u00e8re. Seule Greta continuait \u00e0 vivre normalement gr\u00e2ce \u00e0 son sang froid de reptile \u00e9go\u00efste. Elsie buvait du vin, cela faisait maintenant quelques jours. Son sourire \u00e9tait devenu \u00e9pisodique sur ses l\u00e8vres gonfl\u00e9s par la chaleur. Elle \u00e9tait agit\u00e9e par des rires rauques qui venaient du c\u00f4t\u00e9 obscur de son cortex. M\u00eame la sainte n&rsquo;avait pas tenu. Greta \u00e9tait rentr\u00e9e chez sa soeur cadette un apr\u00e8s-midi et l&rsquo;avait surprise alanguie sur un sofa, les jambes \u00e9cart\u00e9es et d\u00e9nud\u00e9es, une main pos\u00e9e sur son sexe, une main qui touchait, qui fouillait. A la vue de sa soeur, Elsie arr\u00eata son man\u00e8ge sans presser ses gestes. Elle se saisit d&rsquo;un \u00e9ventail et se fit du vent au niveau du ventre. \u00a0\u00bb J&rsquo;ai chaud. Pas toi, grande soeur ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Elsie invita Ludovick \u00e0 boire du vin dans a chambre. C&rsquo;\u00e9tait un vin fran\u00e7ais puissant qui saoulait rien qu&rsquo;\u00e0 y tremper les l\u00e8vres. Le jeune homme sentit ses pupilles se contracter violemment sous l&rsquo;effet d&rsquo;une lumi\u00e8re aveuglante. Les persiennes \u00e9taient closes. Elsie \u00e9tait nue devant lui et la blancheur extr\u00eame de sa peau absorbait toute la pauvre lumi\u00e8re de la pi\u00e8ce, puis la r\u00e9fl\u00e9chissait, miroirs multifaces en satin. Il la prit en fermant les yeux, concentr\u00e9 sur les odeurs et le mouvement de leur deux corps. Il n&rsquo;auraient pas ressenti plus grande jouissance en entrant au Paradis.<\/p>\n<p>Greta entra dans la chambre de sa soeur. Les deux amants \u00e9taient lov\u00e9s, leur bouche ne faisait qu&rsquo;une, ils se donnaient de la tendresse et de l&rsquo;oxyg\u00e8ne.<\/p>\n<p>Le vent vint de Boh\u00e8me et balaya la chaleur et l&rsquo;insouciance. Greta renvoya son fils \u00e0 Munich dans une pension d&rsquo;ob\u00e9dience protestante r\u00e9put\u00e9e pour l&rsquo;infaillibilit\u00e9 de sa discipline. Elle fit jeter Ludovick dans une diligence et ne lui adressa la parole avant son d\u00e9part que pour lui dire qu&rsquo;elle l&rsquo;avait d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9. Une fois le jeune homme parti, elle \u00e9crivit \u00e0 Alex Neumann, son notaire install\u00e9 \u00e0 Munich, pour l&rsquo;informer du bouleversement de son testament. D\u00e9sormais Ludovick n&rsquo;avait droit qu&rsquo;\u00e0 une bourse chiche et annuelle. Jusqu&rsquo;\u00e0 d\u00e9cision contraire, il \u00e9tait \u00e9cart\u00e9 de la succession des Achenback.<\/p>\n<p>Kielsd\u00f6rf \u00e9tait retomb\u00e9 dans l&rsquo;apathie. Et tout rentra dans l&rsquo;ordre. Pour solde de tout compte, Greta fit fouetter les servantes ayant le plus manqu\u00e9 \u00e0 la morale au cours du mois \u00e9coul\u00e9. Puis elle conduisit sa soeur chez Dieter Schmidt, un exorciste r\u00e9put\u00e9 pour \u00e9radiquer le Mal chez les poss\u00e9d\u00e9s. Elsie pleurait tous les jours son jeune amant, elle l&rsquo;appelait en des termes tr\u00e8s crus et ne voulait rien entendre malgr\u00e9 l&rsquo;eau b\u00e9nite dont on l&rsquo;aspergeait en permanence. Sans cesse elle pressait sur son coeur un foulard en velours d\u00e9vor\u00e9 dont la couleur \u00e9tait celle des vagues qui bordent les c\u00f4tes de granit rose. Un jour, \u00e0 l&rsquo;issue d&rsquo;une \u00e9ni\u00e8me confession, elle se rua sur l&rsquo;exorciste, arm\u00e9e d&rsquo;un coupe papier, et trancha le sexe de l&rsquo;homme. Dieter Schmidt \u00e9tait en \u00e9rection et il se vida tr\u00e8s rapidement en de longs jets de sang qui jaillirent jusqu&rsquo;au plafond de sa cure. Elsie fut intern\u00e9 en Boh\u00e8me, dans un asile qui ne tenait aucun registre de malades, car ils vivaient trop peu longtemps pour cela. La fr\u00eale Elsie devait mourir deux ans plus tard, au fond d&rsquo;une cage pour les fauves, on ne l&rsquo;alimentait plus malgr\u00e9 ses cris. On lui retira un oc\u00e9an de la bouche. C&rsquo;\u00e9tait le foulard m\u00e2chonn\u00e9, d\u00e9truit, mang\u00e9 par la salive.<\/p>\n<p>Premier Ao\u00fbt. La guerre fut d\u00e9clar\u00e9e \u00e0 la Russie. Puis tout s&rsquo;encha\u00eena : 3 et 4 ao\u00fbt, la France et l&rsquo;Angleterre entraient dans la danse infernale. Les hommes mobilis\u00e9s avaient quitt\u00e9 les for\u00eats de Kielsd\u00f6rf, et avec eux les rires et les bruits. Les feuilles charri\u00e8rent une s\u00e8ve jaune et malodorante par leurs pores b\u00e9antes, une maladie qui se produisait une fois par si\u00e8cle. Greta ordonna le retour de sa troupe \u00e0 Munich, et cela si vite que rien ne fut rang\u00e9. D\u00e8s le d\u00e9part des occupants des lieux, rats et blattes firent bombance et nid dans les celliers laiss\u00e9s ouverts. La tribu Achenback traversa une campagne o\u00f9 les femmes s&rsquo;affairaient, le coeur nou\u00e9, r\u00e9pandant des larmes muettes sur le bl\u00e9 et l&rsquo;orge, pauvres h\u00e8res cherchant en vain sur leur visage, dans leur cheveux, la trace du dernier baiser du fil, du fr\u00e8re ou du compagnon parti au front.<\/p>\n<p>Munich \u00e9tait un lieu de rassemblement pour les r\u00e9giments du sud et la ville \u00e9tait en effervescence. Le cocher des Achenback eut du mal \u00e0 frayer un chemin pour sa propre diligence \u00e0 travers la foule compacte qui, bayonettes lev\u00e9es, semblait d\u00e9fier le ciel. Greta avait le visage coll\u00e9 \u00e0 la fen\u00eatre de la diligence, elle s&rsquo;y \u00e9crasait le nez, se br\u00fblait le front. Son fils \u00e9tait peut-\u00eatre l\u00e0, \u00e0 quelques m\u00e8tres, au milieu de l&rsquo;oc\u00e9an des uniformes, sous l&rsquo;\u00e9cume verte des casques, tanguant parmi les hommes ivres de patriotisme . A peine arriv\u00e9e dans son h\u00f4tel particulier de la somptueuse et baroque Ludwigstrasse, Greta fit qu\u00e9rir Alex Neumann. Elle voulait des nouvelles de son fils. Quand Ludovick avait quitt\u00e9 Kielsd\u00f6rf sur son ordre, comme un criminel, elle l&rsquo;avait banni de sa pens\u00e9e, ray\u00e9 de ses souvenirs, car c&rsquo;est ainsi que les choses devaient se passer. Puis, sans parler de regrets, encore moins de remords, elle avait senti son fils revenir. Il y avait son odeur partout dans la maison, dans la for\u00eat o\u00f9 il aimait se rendre avec les hommes des bois. Il \u00e9tait toujours dans la chambre d&rsquo;Elsie, sur ces draps qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas fait changer parce qu&rsquo;elle voulait les faire br\u00fbler, puis parce qu&rsquo;elle passait des heures \u00e0 y enfouir la t\u00eate, humant ce fils dont elle n&rsquo;avait jamais agac\u00e9 la peau avec sa bouche. Par moment elle allait dans sa chambre vide de Ludovick et elle entrait dans des col\u00e8res effroyables, parlant seule comme une ali\u00e9n\u00e9e , stigmatisant l&rsquo;\u00e9go\u00efsme de son fils, sa prodigalit\u00e9, sa fain\u00e9antise, son insouciance. Et sa voix devait tremblante, \u00e9trangl\u00e9e, pour le complimenter sur sa beaut\u00e9, sa finesse, son intelligence, sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. Et la col\u00e8re la reprenait pour lui reprocher sa propension \u00e0 boire, sa fr\u00e9quentation assidue des filles de mauvaise vie, son incapacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre cet homme dont les Achenback avaient besoin. Il \u00e9tait parti. Elle avait \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9e de se s\u00e9parer d&rsquo;Elsie. Ils l&rsquo;avaient abandonn\u00e9e.<\/p>\n<p>Lorsque Neumann se pr\u00e9senta devant elle, Greta \u00e9tait debout dans son boudoir, elle n&rsquo;avait pas pu tenir assise plus de trois minutes depuis son retour chez elle. Le notaire lui baisa la main avec d\u00e9f\u00e9rence mais \u00e9galement avec une affection ostentatoire. Ce veuf \u00e9l\u00e9gant avait du bien, et encore une certaine prestance pour son \u00e2ge. Il ne d\u00e9sesp\u00e9rait pas d&rsquo;\u00e9grener ses vieux jours au son des ressorts bien huil\u00e9s du sommier cousu d&rsquo;or des Achenback. Alex Neumann n&rsquo;avait gu\u00e8re de nouvelles de Ludovick. Ce dernier \u00e9tait pass\u00e9 d\u00e9but juillet chercher \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude le maigre p\u00e9cule allou\u00e9 par sa m\u00e8re. Il n&rsquo;avait pas desserr\u00e9 les dents, malgr\u00e9 cela son haleine \u00e9tait pestilentielle, faite de vinasse et de rancoeur. Il r\u00e9sidait dans une maison borgne de Shneiderhof, o\u00f9 putains et contrebandiers faisaient commerce. Neumann s&rsquo;\u00e9tait discr\u00e8tement renseign\u00e9 aupr\u00e8s du doyen de l&rsquo;universit\u00e9 de Munich : Ludovick ne faisait plus partie de l&rsquo;honorable \u00e9tablissement depuis pr\u00e8s de dix mois, ses absences r\u00e9p\u00e9t\u00e9es aux cours magistraux ayant entra\u00een\u00e9 son renvoi sans recours. Le jeune homme vivait \u00e0 cr\u00e9dit gr\u00e2ce \u00e0 sa maintien et sa mine de fils de bonne famille. Les ragots de Schneiderhof lui attribuaient une liaison avec Lili Herrensee, la matrone du Hundspiegel, le cabaret \u00e0 la mode. Une blessure \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule droite, qui ne cicatrisait jamais, lui avait \u00e9t\u00e9 faite par Klos, le chef des voleurs de Munich, lequel avait parl\u00e9 de Lili en des termes peu \u00e9logieux. Les deux hommes s&rsquo;\u00e9taient battus en duel. Le brigand avait enfonc\u00e9 la lame rouill\u00e9e de son couteau dans l&rsquo;\u00e9paule du jeune homme mais Ludovick avait tranch\u00e9 le nez du brigand. Klos avait senti tous les miasmes mortels de la ville p\u00e9n\u00e9trer jusqu&rsquo;\u00e0 son cerveau puis il \u00e9tait mort dans d&rsquo;abominables souffrances.<\/p>\n<p>Greta se d\u00e9composait crescendo. An\u00e9antie, elle voulut s&rsquo;asseoir, mais choisit dans son \u00e9garement un pouf trop bas qui lui occasionna un traumatisme du coccyx, un d\u00e9s\u00e9quilibre lat\u00e9ral et une chute totalement ridicule sur le tapis du boudoir. \u00a0\u00bb Trouvez-le ! Trouvez-le ! \u00a0\u00bb hurla t-elle \u00e0 Neumann sans se relever, dans un grognement de louve.<\/p>\n<p>L&rsquo;avou\u00e9 s&rsquo;alloua les services d&rsquo;une bande de coquins dont la mission \u00e9tait de retrouver Ludovick dans le d\u00e9dale mal fam\u00e9 de Schneiderhof. Un d\u00e9tective priv\u00e9 s&rsquo;y serait fait \u00e9gorger. Et l&rsquo;impitoyable police de Munich ne s&rsquo;y aventurait plus. Les bandits rapport\u00e8rent de bien tristes nouvelles : dans le but de se venger, les acolytes de Klos avaient chass\u00e9 Ludovick du royaume des brigands et alert\u00e9 discr\u00e8tement la police militaire de la pr\u00e9sence du jeune homme dans un h\u00f4tel discret des faubourgs. Ludovick fut incorpor\u00e9 imm\u00e9diatement \u00e0 un r\u00e9giment. Cela faisait maintenant trois jours que son corps d&rsquo;arm\u00e9e \u00e9tait partie vers l&rsquo;abattoir de l&rsquo;ouest, soit une journ\u00e9e avant le retour de Greta \u00e0 Munich. Cette derni\u00e8re crut devenir folle. De longs spasmes douloureux lui secou\u00e8rent le corps, agitant ses l\u00e8vres de tics nerveux qui d\u00e9couvraient ses dents exceptionnellement belles, blanches et pointues comme des silex. Puis le calme revint sur son visage. Elle serrait toujours les poings, ses jointures en \u00e9taient diaphanes. Elle se rendit aux quartiers militaires qui se trouvaient sur Helvegstrasse, et elle fit le chemin \u00e0 pieds car elle n&rsquo;aurait pas support\u00e9 de rester assise dans un fiacre. Elle connaissait intimement le G\u00e9n\u00e9ral Richtoffen, une baderne influente qui avait le grade de g\u00e9n\u00e9ral. Greta se convainquit en chemin qu&rsquo;ils avaient un lien de parent\u00e9 cela seul pouvait expliquer l&rsquo;amiti\u00e9 que le g\u00e9n\u00e9ral lui portait. Quand \u00e0 savoir quel lien pr\u00e9cis l&rsquo;unissait au vieux soldat, c&rsquo;\u00e9taient de trop vieilles histoires pour qu&rsquo;aucun des deux ne s&rsquo;en souv\u00eent. Elle voulait bien se jeter \u00e0 ses pieds, lui l\u00e9cher les paumes rid\u00e9es de ses mains, baiser l&rsquo;\u00e9norme bague qui avait scl\u00e9ros\u00e9 la premi\u00e8re phalange de son majeur boudin\u00e9. Pourvu qu&rsquo;on lui rend\u00eet son fils unique.<\/p>\n<p>Au quartier g\u00e9n\u00e9ral, elle ne trouva personne qui put la renseigner. La plupart des officiers \u00e9taient partis pour ce qui allait devenir le front, des plaines lointaines sur lesquelles ils allaient se couvrir de gloire et de sang. \u00a0\u00bb Je suis la cousine du g\u00e9n\u00e9ral Richtoffen. Est-il encore \u00e0 Munich ? Il faut que je le voie. C&rsquo;est une affaire urgente. Une question de vie ou de mort ! C&rsquo;est&#8230;c&rsquo;est une affaire familiale. \u00a0\u00bb Un colonel accepta de la recevoir, non sans maugr\u00e9er car il \u00e9tait d\u00e9bord\u00e9, mais il ne voulait pas se montrer inconvenant avec la cousine de son sup\u00e9rieur qui, confortablement install\u00e9 \u00e0 Berlin, livrait ses batailles un cigare au bec, \u00e9nergiquement pench\u00e9 au dessus de cartes d&rsquo;\u00e9tat-major. En apprenant que Richtoffen \u00e9tait parti, Greta sombra dans le mutisme le plus complet. Il fallait \u00e9crire \u00e0 Berlin, mieux elle s&rsquo;y rendrait. A pieds, oui elle irait \u00e0 pieds ! Et elle se courberait l&rsquo;\u00e9chine devant son cousin comme une l\u00e9preuse implorant l&rsquo;imposition des mains. Je suis folle, pensa t-elle, compl\u00e8tement folle. Comme ma pauvre soeur. Elle se mit \u00e0 sangloter, \u00e0 parler de son fils dans un charabia hach\u00e9 par les soupirs. Le colonel prit un air bonasse et lui assura que son fils allait bient\u00f4t lui \u00e9crire. Depuis Paris. Il raccompagna Greta \u00e0 la porte de son bureau en chantonnant une balade qui parlait de filles en jupons blancs et de rivi\u00e8res dor\u00e9es. Il aurait aim\u00e9 combattre en France. Vous devez \u00eatre tellement fi\u00e8re, dit-il \u00e0 Greta avant de prendre cong\u00e9 d&rsquo;elle.<\/p>\n<p>Elle \u00e9crivit des lettres au g\u00e9n\u00e9ral. Des ampoules douloureuses lui vinrent, \u00e0 remplir des cahiers entiers de sa minuscule \u00e9criture d&rsquo;oiseau. Richtoffen lui r\u00e9pondit poliment, s&rsquo;\u00e9tonnant tout d&rsquo;abord qu&rsquo;elle l&rsquo;appel\u00e2t \u00ab\u00a0cousin\u00a0\u00bb, s&rsquo;en amusant, puis s&rsquo;en formalisant au point de devenir sec. Il demanda \u00e0 Greta de ne plus lui \u00e9crire car ses demandes r\u00e9p\u00e9t\u00e9es pour obtenir la r\u00e9forme de Ludovick pour des raisons douteuses pouvaient le compromettre. Greta ne baissa pas les bras, esp\u00e9rant finir par attendrir le vieux galonn\u00e9 ou, \u00e0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;exasp\u00e9rer tellement qu&rsquo;il finirait pas c\u00e9der de guerre lasse. Mais bient\u00f4t Richtoffen ne fut plus en mesure de r\u00e9pondre. Les lettres destin\u00e9es \u00e0 l&rsquo;Etat-major \u00e9taient d\u00e9cachet\u00e9es et lues discr\u00e8tement par le contre-espionnage du Reich et le g\u00e9n\u00e9ral fut accus\u00e9 de complaisance. Si la corruption ne put \u00eatre prouv\u00e9e, il perdit n\u00e9anmoins tout cr\u00e9dit \u00e0 Berlin et, malgr\u00e9 son grand \u00e2ge et ses \u00e9tats de services, fut envoy\u00e9 au front. Il mourut quatre mois plus tard dans la Marne victime d&rsquo;un bombardement monstrueux qui enterra vivant trois cents hommes. Certains p\u00e9rirent \u00e9touff\u00e9s, d&rsquo;autres de soif ou de l&rsquo;infection de leurs blessures. Le g\u00e9n\u00e9ral, lui, avait r\u00e9ussi \u00e0 survivre sous la montagne de terre gr\u00e2ce \u00e0 ses r\u00e9serves adipeuses mais succomba \u00e0 une inflammation de son appendice qui alla de p\u00e9ritonite en septic\u00e9mie. Quand on le d\u00e9gagea, il venait de rendre l&rsquo;\u00e2me, les mains serr\u00e9es contre son ventre.<\/p>\n<p>De Ludovick, aucune nouvelles. Et puis un courrier de l&rsquo;Etat-major post\u00e9 \u00e0 Berlin, une lettre \u00e9paisse et lourde. Greta l&rsquo;ouvrit, mains tremblantes et tempes douloureuses. Son fils \u00e9tait mort. Son corps avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9chiquet\u00e9 par une mitrailleuse fran\u00e7aise lors d&rsquo;une charge dans la Somme. Les balles avait fait exploser son visage et son abdomen. Greta trouva au fond de l&rsquo;enveloppe la m\u00e9daille militaire d\u00e9cern\u00e9e \u00e0 Ludovick \u00e0 titre posthume. Il y avait \u00e9galement sa gourmette mal nettoy\u00e9e, vein\u00e9e de sang s\u00e9ch\u00e9.<\/p>\n<p>D\u00e9cembre 1914. Par une d\u00e9cision incongrue, voire suicidaire, Greta avait pris ses quartiers d&rsquo;hiver \u00e0 Kielsd\u00f6rf. La r\u00e9gion \u00e9tait balay\u00e9e par un vent impitoyable engendr\u00e9 tr\u00e8s loin \u00e0 l&rsquo;est dans les steppes de l&rsquo;Oural. La neige \u00e9tait \u00e9paisse et dure comme un roc, elle occasionnait des fractures en cas de chute. La maison des Achenback \u00e9tait ravag\u00e9e par l&rsquo;humidit\u00e9. Deux domestiques qui toussaient \u00e0 tour de r\u00f4le la nuit sous les combles p\u00e9rirent de pneumonie en rendant l&rsquo;\u00e2me le m\u00eame matin. Les bois et les villages ne r\u00e9sonnaient plus des rires des hommes, beaucoup dormaient d\u00e9j\u00e0 sous la terre hostile de France. Greta tomba malade pour la Saint-Sylvestre. Le m\u00e9decin qui la visita hocha la t\u00eate \u00e0 plusieurs reprises, puis proposa \u00e0 Alex Neumann qui \u00e9tait accouru au chevet de sa riche cliente de faire qu\u00e9rir un pr\u00eatre. Elle \u00e9tait mourante. L&rsquo;homme d&rsquo;\u00e9glise ne vint jamais. Trahi par sa carne qui s&rsquo;\u00e9croula au bout d&rsquo;un p\u00e9riple de trois lieux en pleine temp\u00eate de glace, il fut d\u00e9vor\u00e9 dans les bois par des loups affam\u00e9s qui ne laiss\u00e8rent rien de lui, \u00e0 l&rsquo;exception de son indigeste manteau et son affreux nez v\u00e9rol\u00e9.<\/p>\n<p>Greta \u00e9tait maintenant la proie des fi\u00e8vres. Alex Neumann lui prodiguait sans cesse des soins qui entretenaient l&rsquo;esp\u00e9rance, sinon la vie. Une nuit, l&rsquo;avou\u00e9 fut tir\u00e9 de son sommeil par la cloche du domaine qui couvrit le hululement sinistre du vent. Un domestique se rendit au portail. Un homme s&rsquo;y tenait, habill\u00e9 par la nuit d&rsquo;un long manteau noir. D&rsquo;\u00e9pais verres opaques cachaient ses yeux, une barbe couleur corbeau \u00e9touffait comme un lierre son menton et ses joues. Le domestique repartit en courant vers la maison, persuad\u00e9 d&rsquo;avoir vu le Diable. Alex descendit au rez-de-chauss\u00e9e. L&rsquo;\u00e9trange visiteur \u00e9tait dans le hall et les verres de ses lorgnons s&rsquo;orient\u00e8rent vers Neumann. \u00a0\u00bb Quelqu&rsquo;un ici a besoin de moi \u00a0\u00bb dit-il sans presque remuer les l\u00e8vres. Comme hypnotis\u00e9, Neumann lui indiqua l&rsquo;escalier, tandis que les domestiques encore \u00e9veill\u00e9s s&rsquo;\u00e9taient r\u00e9unis dans l&rsquo;office, tous \u00e0 se tenir et \u00e0 trembler. Quand l&rsquo;homme qui \u00e9tait n\u00e9 des t\u00e9n\u00e8bres entra dans sa chambre, Greta, pourtant inconsciente, au bord de la folie, fut submerg\u00e9e par l&rsquo;odeur. C&rsquo;\u00e9tait la peau de son fils, cette fragrance d\u00e9licieuse qu&rsquo;il avait laiss\u00e9e partout ici, sur ses draps, ses serviettes, jusque dans la pierre. La fi\u00e8vre l&rsquo;avait rendue aveugle mais elle sentit l&rsquo;homme s&rsquo;approcher et murmurer \u00e0 son oreille. Elle sombra dans un sommeil profond et paisible. L&rsquo;homme allait quitter la pi\u00e8ce quand Alex Neumann le retint par le bras, ses doigts enserrant une tissu d\u00e9licat, des muscles et des os fins. \u00a0\u00bb Monsieur ! Qui \u00eates-vous ? Que lui avez-vous dit ? Parlez !\u00a0\u00bb L&rsquo;homme se d\u00e9gagea doucement de l&rsquo;\u00e9treinte qui avait froiss\u00e9 son manteau. \u00a0\u00bb Son fils est vivant. J&rsquo;ai parl\u00e9 par sa bouche.\u00a0\u00bb Alex vit l&rsquo;homme descendre l&rsquo;escalier sans bruit, comme un l\u00e9ger zh\u00e9pir. Les domestiques terroris\u00e9s ne quitt\u00e8rent pas l&rsquo;office. Le visiteur sortit de la maison, franchit le portail et retourna \u00e0 la nuit.<\/p>\n<p>Le lendemain matin, Greta sortit de son coma. Elle d\u00e9jeuna de bon app\u00e9tit, servie par le ma\u00eetre d&rsquo;h\u00f4tel malade qui toussait en produisant des glaires noirs enfouis au creux d&rsquo;une serviette blanche. On parlait maintenant de la tuberculose. Neumann diligenta une enqu\u00eate pour retrouver l&rsquo;homme en noir. Il s&rsquo;agissait d&rsquo;un m\u00e9dium nomm\u00e9 Peter Van&rsquo;thof qui s&rsquo;\u00e9tait install\u00e9 dans la r\u00e9gion \u00e0 l&rsquo;automne. Alex convoqua \u00e0 Kielsd\u00f6rf quatre femmes ayant eu recours aux services du myst\u00e9rieux Hollandais et toutes s&rsquo;accord\u00e8rent pour reconna\u00eetre au m\u00e9dium des pouvoirs faramineux. Il pouvait dialoguer avec les hommes partis au front et les ramenaient chez eux l&rsquo;espace de quelques minutes, qu&rsquo;ils fussent vivants ou morts. Ces t\u00e9moignages achev\u00e8rent de convaincre Greta. Elle se rendit chez Van&rsquo;thof en compagnie de Neumann qui, lui, \u00e9tait plus circonspect. \u00a0\u00bb Il para\u00eet qu&rsquo;il est fort cher\u00a0\u00bb, dit-il \u00e0 Greta. \u00a0\u00bb Mon ami, vous \u00eates bien plac\u00e9 pour savoir que je suis fort riche \u00a0\u00bb lui r\u00e9pondit-elle.<\/p>\n<p>Le Hollandais habitait une maison haute et \u00e9troite en retrait de Holigensheim, au milieu d&rsquo;arbres infest\u00e9s de corbeaux bavards. Une vieille servante aux yeux d&rsquo;amadou dont les corbeaux salu\u00e8rent bruyamment l&rsquo;apparition ouvrit \u00e0 Greta et Alex. Elle les conduisit jusqu&rsquo;\u00e0 un boudoir aux tentures de velours mauve qui mangeaient toute la lumi\u00e8re venant de l&rsquo;ext\u00e9rieur. La pi\u00e8ce \u00e9tait confortable et bien chauff\u00e9e. Les ombres cr\u00e9es par le feu de la chemin\u00e9e faisaient une mer houleuse et noire sur les murs. Quand Van&rsquo;thof entra dans le boudoir, Greta sursauta. Ni elle ni Alex ne l&rsquo;avaient entendu arriver. Elle prit soudainement peur, son imagination lui imposa l&rsquo;image du Hollandais se levant d&rsquo;un cercueil pour venir les rejoindre. Mais le m\u00e9dium leur sourit et ses l\u00e8vres d\u00e9couvrirent des dents humaines, d&rsquo;ailleurs assez fines. Cela ne r\u00e9ussit pas \u00e0 \u00e9clairer son visage qui restait dans l&rsquo;ombre, comme ind\u00e9fini. Il invita Greta \u00e0 s&rsquo;asseoir en face de lui mais \u00e0 distance. Goguenard quoique curieux, Alex se tenait immobile dans un coin de la pi\u00e8ce, m\u00ealant son ombre aux autres. \u00ab\u00a0O\u00f9 se trouve mon fils ? \u00ab\u00a0demanda Greta d&rsquo;une voix qu&rsquo;elle avait voulu mesur\u00e9e, mais qui retentit dans la pi\u00e8ce comme d&rsquo;en haut d&rsquo;une chaire. \u00ab\u00a0S&rsquo;il vous pla\u00eet, madame. S&rsquo;il vous pla\u00eet&#8230;.\u00a0\u00bb dit Van&rsquo;thof en lui intiment de se taire d&rsquo;un geste poli. Le m\u00e9dium s&rsquo;enfon\u00e7a dans sa chaise et sa t\u00eate partit lentement en arri\u00e8re. \u00ab\u00a0Je le cherche \u00ab\u00a0murmura t-il. Cela dura de longues minutes qui pes\u00e8rent comme des si\u00e8cles. A l&rsquo;instar de Peter Van&rsquo;thof, t\u00e9tanis\u00e9 sur sa chaise dans une transe int\u00e9rieure, Greta se mit \u00e0 transpirer abondamment. Son cou et son dos devinrent durs et douloureux, puis elle ne sentit plus rien. Le temps s&rsquo;\u00e9tait arr\u00eat\u00e9. au bout d&rsquo;une \u00e9ternit\u00e9, le m\u00e9dium bascula vers l&rsquo;avant en se d\u00e9collant de son si\u00e8ge. \u00a0\u00bb Il est avec nous, dit-il. Il est ici. \u00ab\u00a0Greta se leva d&rsquo;un bond, fondit en larmes, et sentit comme des coups de poignards les plaintes de son corps endolori par l&rsquo;attente et la crispation. D&rsquo;un geste autoritaire, Van&rsquo;thof lui demanda de se rasseoir, ce qu&rsquo;elle fit en s&rsquo;excusant du regard. \u00ab\u00a0Je&#8230;je peux lui parler ? \u00a0\u00bb demanda t-elle au Hollandais. \u00a0\u00bb Vous pouvez, mais il aura du mal \u00e0 vous r\u00e9pondre. A vous reconna\u00eetre. Votre fils est amn\u00e9sique. \u00a0\u00bb Des larmes coul\u00e8rent \u00e0 nouveau sur les joues de Greta, incapable de prononcer un seul mot. \u00a0\u00bb Voulez-vous, madame Von Achenback, que je lui parle en votre nom ?<\/p>\n<p>&#8211; Oui ! souffla Greta. Faites cela. Je vous en prie. Et comment va t-il&#8230;.je veux dire&#8230;.va t-il parler par votre bouche ?<\/p>\n<p>&#8211; C&rsquo;est ainsi que les choses vont se passer. Puis-je commencer ?<\/p>\n<p>&#8211; Faites, monsieur, je vous en prie. \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Peter Van&rsquo;thof prit une profonde inspiration. Lorsqu&rsquo;il expira, son souffle se changea en mots. La voix \u00e9tait moins grave, plus jeune. Mais triste, fatigu\u00e9e, craintive. \u00a0\u00bb Suis-je ici avec des gens qui me veulent du bien ? Qui sur cette terre peut s&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 un pauvre fou ?\u00a0\u00bb Le corps de Van&rsquo;thof tressaillit. On ne voyait pas ses l\u00e8vres remuer. La voix qui sortait de sa bouche (o\u00f9 \u00e9tait-ce r\u00e9ellement un dialogue entre esprits ?) redevint la sienne. \u00a0\u00bb Vous \u00eates avec des amis. Des amis tr\u00e8s chers qui vous connaissent. Qui connaissent votre nom.<\/p>\n<p>&#8211; Qui que vous soyiez, monsieur, dites-moi mon nom. Je vous en supplie ! Rendez-moi cela, et vous serez b\u00e9ni.<\/p>\n<p>&#8211; Vous vous appelez Ludovick Von Achenback. Votre famille habite la Bavi\u00e8re.<\/p>\n<p>&#8211; Etes-vous certain, monsieur, de ne pas vous tromper ? Ce nom ne me dit rien. Je&#8230;Oh ! Ma t\u00eate ! il y a de la lave \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur. Cela me br\u00fble. Cela me ronge.<\/p>\n<p>&#8211; Restez encore un peu avec nous, monsieur Von Achenback. Nous devons vous trouver, savoir o\u00f9 vous \u00eates actuellement. Etes-vous &#8230;.? \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La conversation s&rsquo;arr\u00eata ainsi brutalement. Peter Van&rsquo;thof \u00e9tait \u00e0 nouveau effondr\u00e9 dans son fauteuil, \u00e9puis\u00e9. \u00a0\u00bb Il est parti. Sa pr\u00e9sence parmi nous n\u00e9cessite un effort consid\u00e9rable, \u00e0 lui comme \u00e0 moi.<\/p>\n<p>&#8211; Rappelez-le ! demanda Greta en se levant. Je veux lui parler. Lui dire&#8230;oh ! lui dire tellement de choses !<\/p>\n<p>&#8211; D\u00e9sol\u00e9 madame, je ne puis r\u00e9p\u00e9ter ce genre de s\u00e9ance trop souvent. Cela me tuerait. Vous reviendrez dans une quinzaine de jours, je vous ferai pr\u00e9venir de la date.<\/p>\n<p>&#8211; Quinze jours ! Vous n&rsquo;y pensez pas ! Je veux revenir demain.<\/p>\n<p>&#8211; Madame ! N&rsquo;y voyez pas une ind\u00e9licatesse de ma part mais vous n&rsquo;\u00eates pas la seule personne qui r\u00e9clame mes talents et je ne puis assurer qu&rsquo;une s\u00e9ance tous les trois jours.<\/p>\n<p>&#8211; Je vous paierai ! Je vous ach\u00e8te. Vous ne serez rien qu&rsquo;\u00e0 moi.<\/p>\n<p>&#8211; Mes autres clientes me paient \u00e9galement.<\/p>\n<p>&#8211; Je vous offre deux fois plus ! La prochaine s\u00e9ance aura lieu dans deux jours, et ainsi de suite jusqu&rsquo;\u00e0 que vous r\u00e9ussissiez \u00e0 localiser mon fils.<\/p>\n<p>&#8211; Fort bien, madame. Mais sachez que je ne puis vous assurer un r\u00e9sultat imm\u00e9diat. Renseignez-vous sur moi, il ne s&rsquo;agit pas de malhonn\u00eatet\u00e9 mais bien au contraire de rigueur dans mon travail. Cela peut \u00eatre long. Et si vous devenez ma seule cliente pendant plusieurs semaines, je vous prendrai cinq mille marks or par s\u00e9ance. Calculez. \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ce que fit Greta. Les \u00e9motions intenses qui l&rsquo;avaient assaillie et son d\u00e9sir profond de retrouver son fils ne l&#8217;emp\u00eachait pas de songer \u00e0 l&rsquo;\u00e9normit\u00e9 de la d\u00e9pense \u00e0 pr\u00e9voir au cas o\u00f9 l&rsquo;esprit de Ludovick se f\u00eet prier. Mais bien vite emport\u00e9e par son enthousiasme, elle fixa son avou\u00e9 avec un sourire d\u00e9cid\u00e9 qui donnait \u00e0 ce dernier pour mission d&rsquo;aller puiser dans le tr\u00e9sor en Boh\u00e8me.<\/p>\n<p>Mont\u00e9 sur un excellent cheval, Alex Neumann partit sur le champ. Il franchit la fronti\u00e8re une heure plus tard et s&rsquo;enfon\u00e7a dans la foret boh\u00e9mienne. Au d\u00e9tour d&rsquo;une clairi\u00e8re, il retrouva la chaumi\u00e8re de Kurt Cosbach. Son corps fut secoue par un long frisson. Il avait peur, comme \u00e0 chaque fois qu&rsquo;il se rendait dans cet endroit maudit. Il \u00e9tait parti t\u00f4t de Kielsd\u00f6rf, pourtant le jour commen\u00e7ait \u00e0 d\u00e9cliner. C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 cause de la bri\u00e8vet\u00e9 de ces jours d&rsquo;hiver mais Alex pensait que Cosbach commandait au Ciel et \u00e0 toute la for\u00eat.<\/p>\n<p>Il entra et vit le fermier \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur. Il l&rsquo;attendait, certainement. Johana, la femme de Cosbach, \u00e9tait assise, comme \u00e9ternellement, dans son vieux fauteuil au dossier immense. De la bave blanche humectait son menton, elle dodelinait de la t\u00eate, comme la d\u00e9mente qu&rsquo;elle \u00e9tait. Des escarres lui rongeaient les mains, se d\u00e9veloppaient dans les plis du cou, les seules parties visibles d&rsquo;un corps probablement gangren\u00e9. Kurt Cosbach se saisit d&rsquo;une pioche. Il la lan\u00e7a \u00e0 l&rsquo;avou\u00e9, qui la saisit en plein vol. Puis le fermier prit son fusil. Il en arma le chien et pointa le canon de son arme sur la poitrine de Neumann. Alex sortit de la chaumi\u00e8re suivi par le fermier qui ne rel\u00e2cha pas la pression de son fusil dans le dos de son visiteur. Ils quitt\u00e8rent la clairi\u00e8re et gagn\u00e8rent les bois. La nuit \u00e9tait maintenant tomb\u00e9e et Alex reconnaissait rien du chemin que le fermier muet lui faisait prendre, l&rsquo;orientant seulement par de br\u00e8ves pressions de son arme sur sa colonne vert\u00e9brale. \u00a0\u00bb Arr\u00eate-toi, dit Kurt Cosbach, c&rsquo;est ici. \u00a0\u00bb Les yeux de Neumann s&rsquo;\u00e9taient peu \u00e0 peu habitu\u00e9s \u00e0 l&rsquo;obscurit\u00e9 et il distinguait l&rsquo;arbre devant lequel le fermier se tenait. Seul un sorcier aux yeux de chat pouvait retrouver le tr\u00e9sor dans cette for\u00eat du Diable. \u00a0\u00bb Combien vas-tu prendre, cette fois-ci ? demanda Cosbach.<\/p>\n<p>&#8211; Cinquante mille marks or.<\/p>\n<p>&#8211; C&rsquo;est impossible ! Tout cet argent&#8230;C&rsquo;est la moiti\u00e9 du tr\u00e9sor.<\/p>\n<p>&#8211; Regarde la lettre ! dit Alex en sortant un papier de son manteau. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9criture de ta ma\u00eetresse. Tu connais cette \u00e9criture.<\/p>\n<p>&#8211; Je ne sais pas lire ! r\u00e9pondit Cosbach en se saisissant de la lettre.<\/p>\n<p>&#8211; Oui, mais madame Von Achenback t&rsquo;a appris les chiffres. Regarde ! Regarde la somme. \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le fermier lui rendit la lettre. \u00a0\u00bb Tu dit la v\u00e9rit\u00e9. Tout de m\u00eame, c&rsquo;est beaucoup d&rsquo;argent.<\/p>\n<p>&#8211; Tu es le gardien du tr\u00e9sor. Le reste ne te concerne pas. \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>A l&rsquo;aide de la pioche, Neumann creva le sol pr\u00e8s de l&rsquo;arbre. Le fermier le regardait en le tenant en joue. L&rsquo;avou\u00e9 go\u00fbtait peu le c\u00f4t\u00e9 cuisant de la situation, avec ce paysan qui le tutoyait, lui donnait des ordres, et le regardait travailler comme un manouvrier. Il d\u00e9terra un coffre. Cosbach lui jeta une cl\u00e9. Alex ouvrit le coffre et en retira des sacs remplis de pi\u00e8ces d&rsquo;or. Les deux hommes reprirent le chemin de la clairi\u00e8re dans le m\u00eame ordre qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;aller et avec la m\u00eame tension. Neumann fut pris de naus\u00e9es \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de passer la nuit dans l&rsquo;antre puante du fermier mais il ne pouvait rentrer de nuit : il se serait perdu. Il se coucha donc dans l&rsquo;unique pi\u00e8ce de la chaumi\u00e8re sans r\u00e9ussir \u00e0 fermer l&rsquo;oeil. La babil du feu dans la chemin\u00e9e \u00e9tait \u00e0 peine troubl\u00e9 par les petits r\u00e2les ininterrompus sortant de la bouche ouverte de Johana Cosbach. Le fermier, lui, \u00e9tait assis pr\u00e8s de Neumann, le fusil braqu\u00e9 sur l&rsquo;avou\u00e9. Jamais au cours de la nuit les paupi\u00e8res de Cosbach ne firent mine de faiblir.<\/p>\n<p>Neumann partit d\u00e8s potron-minet en crevant sa monture pour quitter au plus vite la chaumi\u00e8re. Arriv\u00e9 \u00e0 la fronti\u00e8re, et seulement \u00e0 ce moment l\u00e0, son coeur retrouva le rythme habituel que lui permettait son \u00e2ge. Il arriva \u00e0 Kielsd\u00f6rf sous un soleil radieux, persuad\u00e9 d&rsquo;\u00eatre remont\u00e9 des enfers. Greta, elle aussi, avait eu le sommeil capricieux. Rong\u00e9e par l&rsquo;impatience, elle s&rsquo;\u00e9tait lev\u00e9e \u00e0 cinq heures le matin et avait attendu Alex. Elle l&rsquo;accueillit avec un rire de jeune fille, un p\u00e9piement cristallin. Elle demanda des nouvelles du fermier et de sa femme. Greta n&rsquo;avait confiance en personne ; elle n&rsquo;aurait confi\u00e9 son tr\u00e9sor \u00e0 personne d&rsquo;autre que Kurt Cosbach. Le fermier avait d&rsquo;abord \u00e9t\u00e9 brigand. Chef d&rsquo;une bande d&rsquo;\u00e9corcheurs, il avait \u00e9t\u00e9 traqu\u00e9 par la police comme la b\u00eate malfaisante qu&rsquo;il \u00e9tait. Un jour, pris au pi\u00e8ge dans son repaire, il avait r\u00e9ussi \u00e0 s&rsquo;\u00e9chapper mais, dans la fuite, son \u00e9pouse Johana re\u00e7ut une balle dans le cr\u00e2ne. Il emporta sa femme morte sur son cheval tandis que tous ses complices \u00e9taient arr\u00eat\u00e9s et, peu apr\u00e8s, pendus. Cach\u00e9 dans une chapelle en ruine situ\u00e9e pr\u00e8s de Kielsd\u00f6rf, Cosbach pria Dieu pour la premi\u00e8re fois depuis son enfance, implorant un miracle tandis que le corps de se femme perdait sa chaleur et prenait la raideur d&rsquo;un cadavre. Johana ouvrit les yeux. Elle \u00e9tait vivante. Ressuscit\u00e9e. Le bandit alla se jeter aux pieds de Greta Von Achenback, connue dans le pays pour \u00eatre g\u00e9n\u00e9reuse dans ses dons aux pauvres. Dans l&rsquo;esprit de Greta, l&rsquo;aide qu&rsquo;elle prodiguait aux indigents \u00e9tait toute aristocratique et faisait partie des devoirs obligatoires d\u00e9volus aux seigneurs de l&rsquo;\u00e9lite. Ce jour-l\u00e0, Ludovick enfant s&rsquo;\u00e9tait ouvert la cuisse en jouant dans la for\u00eat avec les instruments tranchants des b\u00fbcherons. il arriva devant sa m\u00e8re, port\u00e9 par deux hommes des bois, pissant le sang par une vilaine plaie. Sa m\u00e8re le regarda \u00e0 peine et fit signe \u00e0 trois domestiques d&#8217;emmener Ludovick \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur pour qu&rsquo;on lui prodigu\u00e2t des soins en attendant l&rsquo;arriv\u00e9e du m\u00e9decin. Greta semblait plus \u00e9mue par le sort de Johana Cosbach qui g\u00e9missait aux pieds de son mari qui se confondait en discours repentants, contrits et sinc\u00e8res, tout en se signant sans discontinuer. Le m\u00e9decin soigna Ludovick, puis la femme de Cosbach. Il \u00e9tait impossible de lui retirer la balle log\u00e9e dans la t\u00eate, cela l&rsquo;aurait achev\u00e9e. Greta d\u00e9cida de donner l&rsquo;hospitalit\u00e9 \u00e0 la bless\u00e9e le temps qu&rsquo;elle reprenne des forces mais obligea son mari \u00e0 coucher dans la for\u00eat. Cosbach se mit \u00e0 pleurer. Il avait promis qu&rsquo;il ne la quitterai jamais, dut-il y laisser la vie. Greta lui permit de passer ses nuits dans le chenil. Le m\u00e9decin d\u00e9cr\u00e9ta que Johana allait vivre mais que jamais elle ne reparlerait ni ne pourrait bouger ses membres. De plus, elle \u00e9tait intransportable. De simples cahots auraient d\u00e9plac\u00e9 la balle dans son cerveau et l&rsquo;auraient tu\u00e9e. Greta ne pouvait garder le couple maudit chez elle. Elle vit le parti qu&rsquo;elle pouvait tirer de l&rsquo;infirmit\u00e9 de Johana et de la v\u00e9n\u00e9ration que portait Cosbach \u00e0 sa femme et \u00e0 elle-m\u00eame. Elle installa le couple dans la chaumi\u00e8re de Boh\u00e8me et y fit entreposer tout son or dont elle confia la garde \u00e0 l&rsquo;ancien brigand. Le transport de Johana de Kielsd\u00f6rf jusqu&rsquo;en Boh\u00e8me faillit plusieurs fois provoquer la mort de la jeune femme, malgr\u00e9 l&rsquo;allure extr\u00eamement r\u00e9duite de l&rsquo;attelage. Un autre voyage lui serait fatal, ainsi Cosbach n&rsquo;\u00e9tait pas tent\u00e9 de voler l&rsquo;or et de s&rsquo;enfuir car il aurait \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de le faire sans sa femme, ce dont il \u00e9tait incapable. Greta mit au point un protocole qui d\u00e9finissait les r\u00e8gles des pr\u00e9l\u00e8vements dans le tr\u00e9sor. Cosbach ne devait remettre la cl\u00e9 du coffre cach\u00e9 par ses soins que sur pr\u00e9sentation d&rsquo;une lettre de Greta indiquant la somme dont elle avait besoin. Le bandit, devenu fermier, devait \u00eatre vigilant et au besoin sans piti\u00e9. Jamais il n&rsquo;avait failli \u00e0 sa t\u00e2che.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me s\u00e9ance chez Peter Van&rsquo;thof fut catastrophique. Le m\u00e9dium partit dans une des ses transes froides qui tint Greta en haleine durant pr\u00e8s de deux heures. Aucun esprit de ne manifesta. Le m\u00e9dium encaissa les cinq milles marks-or en s&rsquo;\u00e9pongeant le front. Lors de la troisi\u00e8me s\u00e9ance, Ludovick revint. Il se plaignait de fort maux de t\u00eate. Greta tenta de converser avec lui mais le jeune homme semblait ne pas l&rsquo;entendre. Il r\u00e9pondit \u00e0 quelques questions de Van&rsquo;thof. Ses r\u00e9ponses furent d&rsquo;une banalit\u00e9 consomm\u00e9e. Exasp\u00e9r\u00e9e, Greta cogna du point sur le bureau du m\u00e9dium. Ce dernier soupira profond\u00e9ment. \u00ab\u00a0Il est reparti. Vous devez \u00eatre plus patiente. \u00a0\u00bb Greta s&#8217;emporta violemment. \u00a0\u00bb Charlatan ! hurla t-elle \u00e0 la face du Hollandais. Vous me volez ! Je refuse de vous payer. \u00a0\u00bb Van&rsquo;thof enfouit les doigts de sa main droite dans sa barbe et acquies\u00e7a. \u00a0\u00bb Comme vous voulez. Votre fils est \u00e0 la fois tr\u00e8s proche et tr\u00e8s loin. Je ne veux pas abuser de votre patience ni de votre bourse. Je dois dire que cela me soulagera de ne plus m&rsquo;occuper de ce cas.<\/p>\n<p>&#8211; Pouvez-vous me dire pourquoi ? demanda Greta.<\/p>\n<p>&#8211; Votre fils ne d\u00e9sire rien. Il ne demande personne, m\u00eame pas vous, sa m\u00e8re. Pourtant je le sens bien vivant. Mais il croit n&rsquo;avoir aucune raison de revenir parmi ses semblables. Il se croit mort, flottant dans les limbes. C&rsquo;est la premi\u00e8re fois que je rencontre un cas semblable.<\/p>\n<p>&#8211; A t-il de la haine ? demanda Greta la bouche s\u00e8che.<\/p>\n<p>&#8211; Oui. Et aucune mis\u00e9ricorde. \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Alex ramena Greta \u00e0 Kielsd\u00f6rf. Il semblait ravi que sa cliente renon\u00e7\u00e2t \u00e0 recourir aux services du Hollandais. \u00a0\u00bb Enfin ! disait-il. Cet escroc nous aura spoli\u00e9 d&rsquo;une fortune. Je l&rsquo;avais senti fourbe aussit\u00f4t que je l&rsquo;ai vu. Ch\u00e8re Greta, me permettrez-vous de vous emmener en voyage. Connaissez-vous Florence ? tendez-moi votre main. \u00a0\u00bb Greta donna une main gant\u00e9e et molle \u00e0 l&rsquo;avou\u00e9 qui s&rsquo;en saisit avec empressement en l&rsquo;effleurant \u00e0 plusieurs reprises de ses l\u00e8vres d\u00e9color\u00e9es.<\/p>\n<p>Le lendemain matin, la femme de chambre d\u00e9couvrit sa ma\u00eetresse habill\u00e9e de pied en cap, pr\u00eate \u00e0 partir. Greta fit demander Alex Neumann qui accourut, lui aussi v\u00eatu commod\u00e9ment pour voyager. \u00a0\u00bb Connaissez-vous Bergame, ch\u00e8re amie ? Nous oublierons tous ces \u00e9v\u00e9nements tragiques sous le soleil de l&rsquo;Italie ! Laissez-moi \u00eatre votre guide, votre chevalier, votre&#8230;votre amant. \u00a0\u00bb Il devint pivoine, choqu\u00e9 par sa propre audace. Il se sentait capable se la serrer dans ses bras, de d\u00e9vorer son cou de baisers, de la coucher sur le lit et de lui faire l&rsquo;amour bestialement, comme aux putains qu&rsquo;il fr\u00e9quentait. Greta posa sur lui des yeux indiff\u00e9rents. \u00a0\u00bb Emmenez-moi chez monsieur Van&rsquo;thof, voulez-vous mon ami ? \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Greta s&rsquo;introduisit chez le Hollandais en bousculant la servante borgne qui chut \u00e0 terre. L&rsquo;affreuse vieille se fractura le col du f\u00e9mur et devait d\u00e9c\u00e9der peu apr\u00e8s. Greta somma Van&rsquo;thof de proc\u00e9der \u00e0 une s\u00e9ance de spiritisme sur la champ, ce que l&rsquo;homme \u00e0 la barbe noir refusa tout de go, pr\u00e9textant la fatigue de l&rsquo;exp\u00e9rience de la veille. Greta ouvrit une bourse qui contenait dix milles marks-or. \u00a0\u00bb Cela vous aidera peut-\u00eatre \u00e0 surmonter l&rsquo;\u00e9preuve ! railla t-elle. Vous connaissez mon fils ! Regardez-moi et dites-moi le contraire ! \u00a0\u00bb Le Hollandais se troubla et pour la premi\u00e8re fois perdit de sa superbe. \u00a0\u00bb J&rsquo;ai de l&rsquo;argent ! hurla Greta. Rendez-moi mon fils ! \u00a0\u00bb Le m\u00e9dium entama aussit\u00f4t une s\u00e9ance qui; par hasard ou par int\u00e9r\u00eat, fut tr\u00e8s fructueuse. Greta voulut entrer rapidement en contact avec son fils et pour la premi\u00e8re fois celui-ci lui r\u00e9pondit. \u00a0\u00bb Ludovick ! Ludovick, mon cher fils. M&rsquo;entends-tu ?<\/p>\n<p>&#8211; Oui, je t&rsquo;entends, m\u00e8re, puisqu&rsquo;il faut que je t&rsquo;appelle m\u00eame si je ne te connais pas.<\/p>\n<p>&#8211; Tu retrouveras la m\u00e9moire, je te le jure ! Je te ferai soigner par les plus \u00e9minents m\u00e9decins.<\/p>\n<p>&#8211; Je sens \u00e0 ta vois que tu souffres. Et c&rsquo;est \u00e0 cause de moi, m\u00e8re. Pardonne-moi. \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Greta entendit des pleurs. \u00a0\u00bb Ne pleure pas, mon petit gar\u00e7on. Pas maintenant. Je te prendrai dans mes bras et tu pourras m&rsquo;inonder de toutes les larmes de ton corps. O\u00f9 es-tu, mon fils aim\u00e9 ? Dis-nous o\u00f9 te trouver pour te porter secours.<\/p>\n<p>&#8211; Je suis dans une pi\u00e8ce affreuse, m\u00e8re. Un cimeti\u00e8re.<\/p>\n<p>&#8211; Un cimeti\u00e8re ?<\/p>\n<p>&#8211; Je vois un homme pr\u00e8s de moi et il ne ferme plus les yeux. Mais il ne voit plus rien. Il est mort. Il a hurl\u00e9, m\u00e8re. Oh ! Ses cris&#8230;.personne n&rsquo;est venu. J&rsquo;ai peur de mourir ici !<\/p>\n<p>&#8211; Tu es dans un h\u00f4pital, mon fils ? un h\u00f4pital militaire ? Tu es bless\u00e9 ?<\/p>\n<p>&#8211; Oh ! M\u00e8re ! Si tu savais dans quel \u00e9tat se trouve ton fils&#8230;.Tu ne pourra plus jamais me regarder.<\/p>\n<p>&#8211; C&rsquo;est faux ! cria Greta avec l&rsquo;\u00e9nergie d&rsquo;une b\u00eate fauve d\u00e9fendant sa prog\u00e9niture. Je t&rsquo;aimerai et je te prot\u00e9gerai ! Je vais venir te chercher et jamais plus tu ne partiras loin de moi. O\u00f9 te trouves-tu ? Pour l&rsquo;amour de Dieu, dis-le moi !<\/p>\n<p>&#8211; Ma t\u00eate&#8230;.J&rsquo;ai si mal. Ce sont les cris du mort qui ont envahi mon cr\u00e2ne. Je suis en Alsace, m\u00e8re. Dans un village qu&rsquo;ils appellent Kielsd\u00f6rf.<\/p>\n<p>&#8211; Kielsd\u00f6rf ? Tu fois te tromper, mon fils. Kielsd\u00f6rf c&rsquo;est&#8230;c&rsquo;est chez ta famille. C&rsquo;est notre maison ! \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Surexcit\u00e9e, elle se leva pour parler \u00e0 Peter Van&rsquo;thof, dans se rendre compte que ce dernier \u00e9tait sans conscience, la t\u00eate en arri\u00e8re, travers\u00e9 par la puissance des esprits. \u00a0\u00bb Il se souvient ! Il se souvient ! Il a dit Kielsd\u00f6rf ! \u00a0\u00bb Elle se rassit et se remit \u00e0 parler \u00e0 la voix qui planait dans la pi\u00e8ce. \u00a0\u00bb Es-tu en France, mon fils ? Ou dans notre pays ?<\/p>\n<p>&#8211; Je suis chez nous. Je comprends les gens qui me soignent, et ils me parlent gentiment. M\u00e8re ! Ils m&rsquo;ont op\u00e9r\u00e9&#8230;.Je..je..\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;esprit partit comme un \u00e9clair. Greta fondit en larmes, ext\u00e9nu\u00e9e, d\u00e9courag\u00e9e. Alex toisa le m\u00e9dium qui revenait \u00e0 un \u00e9tat de conscience puis il emmena sa cliente hors de la maison aux corbeaux.<\/p>\n<p>Les s\u00e9ances se suivirent, frustrantes, faites d&rsquo;avanc\u00e9es significatives puis de graves rechutes, comme une maladie maligne. Ludovick avait cit\u00e9 plusieurs nom de ville ou de village qui se r\u00e9v\u00e9laient tous cruellement fantaisistes. Greta tomba malade. Puis l&rsquo;argent vint \u00e0 lui manquer. Elle d\u00e9cida que Neumann irait chercher l&rsquo;autre moiti\u00e9 du tr\u00e9sor qui reposait en Boh\u00e8me. L&rsquo;avou\u00e9 hocha la t\u00eate sans mot dire, et il regarda sa cliente avec un regard froid qui signifiait le m\u00e9pris le plus profond. Alex fit sciemment tra\u00eener les choses, et au bout de deux jours, Greta partit elle m\u00eame pour la Boh\u00e8me sur une jument dont elle faillit d\u00e9chirer les flancs \u00e0 coup d&rsquo;\u00e9perons, sans se soucier de l&rsquo;heure tardive de son d\u00e9part.<\/p>\n<p>Quand elle arriva dans la clairi\u00e8re, elle vit la porte de la chaumi\u00e8re ouverte, battue par le vent. A l&rsquo;int\u00e9rieur, deux furets d\u00e9voraient le cadavre de Johana Cosbach, dont les os des jambes \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 nu. Les deux animaux voraces attaquaient l&rsquo;abdomen de Johana. Greta les chassa et ils prirent la fuite au moment o\u00f9 l&rsquo;estomac de Johana c\u00e9dait, d\u00e9gageant des gaz et une bouillie infecte. Greta sorti pr\u00e9cipitamment de la chaumi\u00e8re et courut jusqu&rsquo;au bois o\u00f9 \u00e9tait enterr\u00e9 son tr\u00e9sor. Elle ne s&rsquo;\u00e9tait rendue qu&rsquo;une fois \u00e0 la cache, et ce bien des ann\u00e9es auparavant, mais elle se souvenait parfaitement de sa localisation. Arriv\u00e9e pr\u00e8s de l&rsquo;arbre, elle vit que le coffre sorti de terre, ouvert et vide. Johana \u00e9tait morte et Cosbach n&rsquo;avait plus aucune raison de rester dans ces bois. Il avait vol\u00e9 le tr\u00e9sor puis s&rsquo;\u00e9tait enfui. Plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e qu&rsquo;une condamn\u00e9e \u00e0 mort, Greta, lente et hagarde fit prendre \u00e0 sa monture le chemin du retour, sans s&rsquo;apercevoir que le jour d\u00e9clinait dangereusement. Encore en Boh\u00e8me, elle se retrouva en plein for\u00eat \u00e0 la nuit tomb\u00e9e. Des loups maigres la prirent en chasse, hurlant leur faim et leur rage. Greta cravacha sa jument pour \u00e9chapper \u00e0 la meute. Son visage et ses mains furent bient\u00f4t profond\u00e9ment entaill\u00e9es par les branches crochues qui fouettaient le cort\u00e8ge aux abois. La jument chuta dans un trou profond et Greta fut projet\u00e9e \u00e0 terre, ruisselante de sueur et de sang. Les loups d\u00e9vor\u00e8rent la jument qui h\u00e9nit jusqu&rsquo;\u00e0 ce que sa carotide fut tranch\u00e9e. Greta ne songeait pas \u00e0 fuir. Elle savait que les loups allaient grimper le talus et se jeter sur elle, affol\u00e9s par le sang qui imbibait ses habits et coulait dans sa bouche, noircissant ses dents et donnant \u00e0 sa salive un go\u00fbt abominable. Elle pensa \u00e0 Ludovick, mutil\u00e9 dans cet h\u00f4pital situ\u00e9 nulle part. Une magnifique louve blanche escalada la premi\u00e8re le trou. Elle s&rsquo;assit sur ses pattes arri\u00e8re et regarda Greta qui pleurait, le coeur bris\u00e9 \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de ne pas pouvoir serrer son fils contre sa poitrine, pour la premi\u00e8re et la derni\u00e8re fois. La louve s&rsquo;approcha du corps sans mouvement, tout \u00e0 sa peine. Elle renifla Greta qui mettait la main devant son visage. Puis elle hurla longuement. Greta retira sa main et \u00e9carquilla les yeux. Les loups avaient disparus.<\/p>\n<p>Elle dormit dans l&rsquo;air glac\u00e9 des frondaisons, esp\u00e9rant ne pas se r\u00e9veiller. Mais le soleil matinal lui piqua le visage. Elle passa la main sur les cro\u00fbtes qui lui encombraient le visage. Elle \u00e9tait vivante. elle marcha vers l&rsquo;ouest, sans trouver d&rsquo;explication \u00e0 la piti\u00e9 de la louve et la cl\u00e9mence de la for\u00eat. Elle arriva \u00e0 Kielsd\u00f6rf titubante, saoule de fatigue et de chagrin. Les domestiques la conduisirent \u00e0 sa chambre en poussant des cris d&rsquo;orfraie. \u00a0\u00bb Je ne suis pas bless\u00e9e ! Je veux voir Alex Neumann ! \u00a0\u00bb demanda Greta une fois qu&rsquo;elle fut lav\u00e9e et alit\u00e9e.<\/p>\n<p>&#8211; Monsieur Neumann est retourn\u00e9 \u00e0 Munich lui r\u00e9pondit la femme de chambre. Il a laiss\u00e9 cette lettre pour vous, madame. Mais reposez-vous, vous la lirez plus tard. Je vais tirer les rideau pour que vous puissiez dormir.<\/p>\n<p>&#8211; Ne touchez pas \u00e0 ces rideaux ! Et donnez-moi cette lettre ! \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Au premier mot, Greta reconnut l&rsquo;\u00e9criture. Elle lut la lettre sans respirer et la coeur \u00e0 l&rsquo;arr\u00eat. Arriv\u00e9e au terme de la missive, elle s&rsquo;\u00e9vanouit et ne reprit jamais connaissance.<\/p>\n<p><em> Ch\u00e8re m\u00e8re,<\/em><\/p>\n<p><em> <\/em><\/p>\n<p><em> A l&rsquo;heure o\u00f9 tu liras et reliras ces lignes, Alex Neumann sera loin. Non pas \u00e0 Munich mais sur un bateau en partance pour les Am\u00e9riques. Comment as-tu pu faire de cet homme qui t&rsquo;\u00e9tait enti\u00e8rement d\u00e9vou\u00e9 un ennemi ? <\/em><\/p>\n<p><em> Je l&rsquo;accompagne. Un avou\u00e9 peut toujours \u00eatre utile, m\u00eame si je saurai me m\u00e9fier de son amiti\u00e9. Je serai un orphelin sur la terre d&rsquo;Am\u00e9rique mais, gr\u00e2ce \u00e0 tes largesses, je crois pouvoir m&rsquo;acheter la famille la plus fid\u00e8le et la plus chr\u00e9tienne du monde. Le fait qu&rsquo;\u00e0 aucun moment tu n&rsquo;aies pu me reconna\u00eetre dans le d\u00e9guisement de Peter Van&rsquo;thof ne m&rsquo;a ni surpris ni d\u00e9\u00e7u. As-tu seulement un jour d\u00e9taill\u00e9 les traits de mon visage ou laisser ton oreille se bercer au son de ma voix ? A ton cr\u00e9dit, je conc\u00e8de que tu as tent\u00e9 de te racheter et nos conversations fugitives dans la maison du Hollandais m&rsquo;ont parfois \u00e9mu plus que tu pourrais ne le penser. Mais la v\u00e9ritable mis\u00e9ricorde est l&rsquo;apanage exclusif du Cr\u00e9ateur et \u00e0 mon grand regret je ne suis pas de sa trempe. Je crains fort de te d\u00e9cevoir une nouvelle fois mais toute cette mise en sc\u00e8ne n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 motiv\u00e9e que par le lucre. <\/em><\/p>\n<p><em> J&rsquo;ai r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 dans ton secr\u00e9taire v\u00e9nitien ma gourmette, dont j&rsquo;avais affubl\u00e9 le cadavre d&rsquo;un camarade h\u00e9ro\u00efque et inidentifiable. Ce n&rsquo;est absolument pas par avidit\u00e9 que je te reprends cette relique mais, le croiras-tu ou non, parce que j&rsquo;y suis attach\u00e9. un geste sentimental, en quelque sorte. Les jeunes gens ont parfois de genre d&rsquo;\u00e9lan. <\/em><\/p>\n<p><em> Il te reste la moiti\u00e9 de ton tr\u00e9sor aussi je sais ne pas te laisser toute seule. <\/em><\/p>\n<p><em> <\/em><\/p>\n<p><em> Ton fils Ludovick, \u00e0 la conqu\u00eate du Nouveau Monde<\/em><\/p>\n<div><em><br \/>\n<\/em><\/div>\n<\/blockquote>\n<p><em>Nouvelle \u00e9crite pour le recueil \u00ab\u00a0le rose et le noir\u00a0\u00bb Editions Terre de Brume, 2004<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les hommes buvaient, du vin, de la bi\u00e8re, de l&rsquo;eau de vie, trop. Les b\u00fbcherons saisonniers qui d\u00e9bitaient le bois dans la for\u00eat de Kielsd\u00f6rf terminaient leur journ\u00e9e ivres et hurlants. Arm\u00e9s de leur hache, les gaillards venaient jusqu&rsquo;aux grilles closes du domaine des Achenback pour psalmodier des refrains \u00e9grillards. Ils \u00e9taient altiers, costauds et parfaitement obs\u00e9d\u00e9s par la pr\u00e9sence des cuisini\u00e8res, femmes de chambre et autres fille de service. Ces derni\u00e8res \u00e9taient loin d&rsquo;\u00eatre insensibles aux charmes des hommes des bois dont elles d\u00e9voraient du regard les \u00e9paules et le large torse d\u00e9nud\u00e9s par des chemises tombantes. Les femmes serviles de Kielsd\u00f6rf qui ne purent r\u00e9fr\u00e9ner leurs envies malgr\u00e9 la pri\u00e8re ou la masturbation form\u00e8rent rapidement un groupe tr\u00e8s organis\u00e9 dont le but \u00e9tait d&rsquo;\u00e9tablir un roulement pour permettre \u00e0 toutes de batifoler \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur du domaine sans que Greta p\u00fbt s&rsquo;en apercevoir. La for\u00eat fut bient\u00f4t le th\u00e9\u00e2tre de sc\u00e8nes particuli\u00e8rement sal\u00e9es.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[85],"tags":[86],"class_list":["post-368","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nouvelle","tag-le-rose-et-le-noir"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/368","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=368"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/368\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":370,"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/368\/revisions\/370"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=368"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=368"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=368"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}