{"id":377,"date":"2010-12-12T09:00:11","date_gmt":"2010-12-12T08:00:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/?p=377"},"modified":"2010-11-07T14:54:05","modified_gmt":"2010-11-07T13:54:05","slug":"en-dessous-ensemble","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/en-dessous-ensemble\/","title":{"rendered":"En dessous ensemble"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft\" title=\"En dessous ensemble\" src=\"http:\/\/www.philippethirault.com\/bonus\/img\/endessous.jpg\" alt=\"En dessous ensemble\" width=\"300\" height=\"136\" \/><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.philippethirault.com\/bonus\/img\/frenchdoctor.pdf\" target=\"_blank\">T\u00e9l\u00e9chargez En dessous ensemble au format PDF : \u00a0http:\/\/www.philippethirault.com\/bonus\/img\/endessousensemble.pdf<\/a><\/p>\n<blockquote><p>EN DESSOUS ENSEMBLE<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p>Sur la table de la cuisine recouverte d&rsquo;un grand linge blanc, Teresa Mulles repasse les chemises de ses hommes. Le ventilateur qui tourne pourtant \u00e0 plein r\u00e9gime ne remplace pas la climatisation artisanale bricol\u00e9e par son mari. En panne, le bazar, une fois de plus. Teresa transpire, elle ne cesse de s&rsquo;essorer le front du revers de la main gauche. Tout l&rsquo;\u00e9nerve.<br \/>\nPedro, d&rsquo;abord, l&rsquo;\u00e9nerve. C&rsquo;est son mari, un bavard et un incapable. Ses fils, ensuite, l&rsquo;\u00e9nervent. Ils s&rsquo;appellent Lew et Gabriel, une fine \u00e9quipe : un grand d\u00e9bile et un petit vaurien. Les corv\u00e9es l&rsquo;exasp\u00e8rent, surtout dans ce bled o\u00f9 s&rsquo;entasse toute la poussi\u00e8re du d\u00e9sert, surtout dans cette maison o\u00f9 tout ce qui doit normalement soulager les souffrances de la m\u00e9nag\u00e8re tombe r\u00e9guli\u00e8rement en panne. Les habitants de Santa Velada l&rsquo;horripilent, surtout Marisa Torrance, la femme de l&rsquo;\u00e9picier, qui a os\u00e9 dire qu&rsquo;elle pr\u00e9parait la bucha mieux qu&rsquo;elle et que les Mulles vivaient en banlieue parce que leur maison se tenait un peu \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart de la ville. \tOui, tout \u00e9nerve Teresa, et plus encore aujourd&rsquo;hui. Elle n&rsquo;arrive pas \u00e0 \u00e9couter son programme t\u00e9l\u00e9 parce qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9tage les gar\u00e7ons se chamaillent une fois de plus et font un barouf d&rsquo;enfer. Pedro est au t\u00e9l\u00e9phone dans le living, il vocif\u00e8re pour couvrir le bruit que font ses fils. Rageusement, Teresa se jette sur la t\u00e9l\u00e9commande et pousse le volume \u00e0 fond. Tina Turner se met \u00e0 hurler typical male, c&rsquo;est comme la plainte rauque d&rsquo;un loup-garou. A glacer le sang. Teresa baisse le volume. A l&rsquo;\u00e9tage, seules les mouches n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 sonn\u00e9es. Dans le living, Teresa aper\u00e7oit la t\u00eate d\u00e9compos\u00e9e de son mari, yeux exorbit\u00e9s, qui la regarde la bouche ouverte comme s&rsquo;il venait de voir ressuciter sa m\u00e8re. Teresa retourne \u00e0 son repassage sans dire un mot, les l\u00e8vres soud\u00e9es. Pedro d\u00e9barque dans la cuisine, la main coll\u00e9e au t\u00e9l\u00e9phone.<br \/>\n<!--more--><br \/>\n\u00a0\u00bb Teresa ! Nom de Dieu ! Tu es folle ! Qu&rsquo;est-ce qui t&rsquo;a pris ! Tu vois bien que je suis en ligne.<br \/>\n&#8211; Pour le voir, je l&rsquo;ai vu. Et pour entendre, je l&rsquo;ai entendu. Tu peux pas aller calmer les deux sauvages ? Et puis arr\u00eate de hurler. Tu t\u00e9l\u00e9phones \u00e0 la Lune ?<br \/>\n&#8211; Oui ! A la lune ! C&rsquo;est \u00e7a, c&rsquo;est exactement \u00e7a ! r\u00e9pond Pedro surexcit\u00e9.<br \/>\n&#8211; Compl\u00e8tement timbr\u00e9, mon pauvre Pedro. \u00e7a ne s&rsquo;arrange pas.<br \/>\n&#8211; Je suis avec des savants, dit Pedro qui r\u00e9ussit le prodige de hurler et de chuchoter en m\u00eame temps. Des savants !<br \/>\n&#8211; S\u00fbrement pas tr\u00e8s savants, pour appeler une cloche dans ton genre. C&rsquo;est quoi, comme genre de savant ?<br \/>\n&#8211; Des astronomes, Teresa. Des as-tro-nomes ! \u00a0\u00bb<br \/>\nPedro repart dans le living. Il reprend sa conversation au t\u00e9l\u00e9phone, en arpentant la pi\u00e8ce dans tous les sens et en faisant des moulinets de son bras libre. Teresa le regarde, d\u00e9sol\u00e9e. Elle n&rsquo;a plus d&rsquo;amour pour cet homme, mais de temps en temps elle en a piti\u00e9. Lew et Gabriel ont repris leur partie de catch. La poussi\u00e8re qu&rsquo;ils d\u00e9placent depuis l&rsquo;\u00e9tage progresse lentement dans l&rsquo;escalier, atteint le living (Pedro \u00e9ternue puis se confond en excuses aupr\u00e8s de son interlocuteur) puis vient se d\u00e9poser mollement sur le tas de chemises repass\u00e9es, pli\u00e9es et mises en tas qui, au fond, n&rsquo;attendaient que \u00e7a. Teresa croit en Dieu, et comment qu&rsquo;elle y croit ! Alors elle se dit que cela doit \u00eatre son destin de vivre ici, avec sa famille d&rsquo;hommes sales, bruyants et maladroits.<\/p>\n<p>Pedro a repos\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone. Il d\u00e9boule comme un fou dans la cuisine.<br \/>\n\u00a0\u00bb Teresa ! Oh ! Teresa ! Ils viennent ici ! Demain ! Des grands savants de Moffet Fields, ou Pasadena, je ne sais plus.<br \/>\n&#8211; Mais c&rsquo;est la N.A.S.A., l\u00e0-bas ! Ce sont des astrologues de la N.A.S.A. ?<br \/>\n&#8211; Oui&#8230;non, pas pr\u00e9cis\u00e9ment. D&rsquo;abord ce sont des astronomes. Les astrologues ce sont des charlatans, ce sont les b\u00eatises que tu lis dans le Baja California Sur Chronicle.<br \/>\n&#8211; Oui, des b\u00eatises du genre : votre mari va retrouver sa flamme et vous couvrir de cadeaux. Vos fils s&rsquo;orientent vers une carri\u00e8re brillante. Voyages : attendez-vous \u00e0 quitter le trou du cul du monde (votre village, madame) le jour du jugement dernier.<br \/>\n&#8211; Fais ta maligne, tiens ! D&rsquo;abord il y en a des plus malheureuses que toi. Oui oui, j&rsquo;en connais des tas ! Et puis tu vas te taire \u00e0 la fin ! Laisse-moi t&rsquo;expliquer, nom de Dieu !<br \/>\n&#8211; Tu ferais mieux de prier, va, plut\u00f4t que de jurer. Tu t&rsquo;\u00e9tonneras pas de finir un jour au purgatoire.<br \/>\n&#8211; Maintenant tu vas m&rsquo;\u00e9couter ! \u00a0\u00bb hurle Pedro en ass\u00e9nant une main terrible sur la table de la cuisine.<br \/>\nLe coup a tout \u00e9branl\u00e9. Le tas de chemises repass\u00e9es se met \u00e0 onduler (l&rsquo;onde de choc, probablement). Les chemises du haut bougent de droite \u00e0 gauche, puis mettent en branle tout le reste sur un rythme de style Hawa\u00efen, le m\u00e9lange des couleurs renfor\u00e7ant encore cette impression. La pile prend du g\u00eete puis s&rsquo;effondre sur le carrelage de la cuisine.<\/p>\n<p>Gabriel descend l&rsquo;escalier en courant. Il traverse le living, p\u00e9n\u00e8tre dans la cuisine et tout de suite le malaise est patent. Des chemises pi\u00e9tin\u00e9es \u00e0 terre, la table non dress\u00e9e, et aucun fumet ne s&rsquo;\u00e9chappant d&rsquo;une marmite pos\u00e9e vide sur la gazini\u00e8re. Gabriel revient dans le living \u00e0 la recherche de son p\u00e8re. Il trouve celui-ci derri\u00e8re le canap\u00e9. Pedro r\u00e2le en se tenant la m\u00e2choire dont s&rsquo;\u00e9chappe un mince filet de sang qui coule comme une source capricieuse.<br \/>\n\u00a0\u00bb Papa ! Qu&rsquo;est-ce qui t&rsquo;es arriv\u00e9 ? O\u00f9 est maman ? Tu as mal ?<br \/>\n&#8211; Si tu poses une question de plus, je te file la roust\u00e9e de ta vie, tu entends fils de p&#8230;fils de ta m\u00e8re ! \u00a0\u00bb<br \/>\nPedro se redresse. Il touche du bout des doigts sa m\u00e2choire douloureuse.<br \/>\n\u00a0\u00bb D&rsquo;abord tout \u00e7a c&rsquo;est de ta faute, \u00e0 ton fr\u00e8re et toi ! Mais quand allez-vous cesser de vous chamailler, nom de D&#8230; enfin merde, quoi ! Votre m\u00e8re \u00e7a l&rsquo;\u00e9nerve, et apr\u00e8s c&rsquo;est moi qui prend !<br \/>\n&#8211; C&rsquo;est Lew, papa. Il veut me piquer ma paire de lunettes sp\u00e9ciale pour voir l&rsquo;\u00e9clipse.<br \/>\n&#8211; Quelle paire de lunettes ? J&rsquo;en ai achet\u00e9 une pour ta m\u00e8re et une pour moi. Je ne veux pas que vous alliez voir l&rsquo;\u00e9clipse. Les gamins, \u00e7a fait toujours des b\u00eatises. Ce sont toujours les premiers \u00e0 se br\u00fbler la r\u00e9tine.<br \/>\n&#8211; Papa ! Lew a vingt-deux ans ! Et moi j&rsquo;ai treize ans ! Je ne suis plus un gamin. Je garderai les lunettes tout le temps de l&rsquo;\u00e9clipse, je te le jure !<br \/>\n&#8211; Tu m&rsquo;avais jur\u00e9 que tu passerais en cinqui\u00e8me, Gabriel. Et \u00e7a fait deux fois que tu redoubles.<br \/>\n&#8211; Papa !<br \/>\n&#8211; Tais-toi ! Surtout, Gabriel, il faut que tu me jures quelque chose. Je suis s\u00e9rieux, l\u00e0.<br \/>\n&#8211; Mais tu es toujours s\u00e9rieux, papa. C&rsquo;est pour \u00e7a que tu me fais si peur, r\u00e9pond Gabriel \u00a0\u00bb<br \/>\nPedro regarde son fils qui le toise avec morgue. Madre de Dios, ce gamin a un sacr\u00e9 caract\u00e8re. Et il est beau comme un enfant de l&rsquo;amour. Teresa, o\u00f9 es-tu partie, ma ch\u00e9rie ? Oh ! Pas loin, sans doute chez ta m\u00e8re qui habite dans le centre de Santa Velada. Puta ! C&rsquo;est elle qui t&rsquo;a appris \u00e0 cogner aussi fort ?<br \/>\n\u00a0\u00bb Je sais que tu n&rsquo;es plus un gamin, Gabriel. Je sais que tu coures les filles comme un taurillon. Et des filles plus \u00e2g\u00e9es que toi, encore ! Bien s\u00fbr tu n&rsquo;es pas encore un homme. Mais c&rsquo;est d&rsquo;homme \u00e0 homme que je veux te parler. Va me chercher une bi\u00e8re. \u00a0\u00bb<br \/>\nGabriel va jusqu&rsquo;\u00e0 la cuisine prendre une bi\u00e8re dans le frigo. Il l&rsquo;ouvre puis la rapporte \u00e0 son p\u00e8re qui s&rsquo;en saisit. Pedro prend une longue gorg\u00e9e.<br \/>\n\u00a0\u00bb Promets-moi, promets-moi Gabriel que tu emp\u00eacheras ton fr\u00e8re d&rsquo;aller voir l&rsquo;\u00e9clipse.<br \/>\n&#8211; Comment je fais, si je veux aller la voir, moi ?<br \/>\n&#8211; Justement ! tonne Pedro. Tu n&rsquo;iras pas la voir ! Lew ne se rend pas compte. Moi je suis oblig\u00e9 d&rsquo;y aller, je suis le maire de la ville, quand m\u00eame ! Et ta m\u00e8re aussi, elle m&rsquo;accompagne.<br \/>\n&#8211; Si t&rsquo;arrives \u00e0 la r\u00e9cup\u00e9rer.<br \/>\n&#8211; Tais-toi ! Ta m\u00e8re et moi nous serons dans le d\u00e9sert pour voir l&rsquo;\u00e9clipse. Toi, il faut que tu gardes ton fr\u00e8re. Tu sais comment il est, il ne va pas comprendre, il va vouloir regarder le soleil noir et&#8230;<br \/>\n&#8211; J&rsquo;en ai assez de la garder, moi, ce d\u00e9bile.<br \/>\n&#8211; Ton fr\u00e8re n&rsquo;est pas d\u00e9bile ! Enfin&#8230;pas profond. Nous avons la chance de pouvoir le garder \u00e0 la maison.<br \/>\n&#8211; C&rsquo;est \u00e0 moi que tu parles de chance ? A moi ? Des gens comme Lew, \u00e7a a un nom : les cerveau fromage blanc, les branques, les tar\u00e9s. Ces gens l\u00e0 on les enferme dans des maisons de fous dans le d\u00e9sert. Ils sont gard\u00e9s par des malabars n\u00e8gres et par les serpents \u00e0 sonnettes. \u00a0\u00bb<br \/>\nLew descend l&rsquo;escalier. Son pas lourd et lent r\u00e9sonne dans le silence de la maison. Pedro constate que sa m\u00e2choire ne saigne plus. Gabriel regarde ses pieds, toute la col\u00e8re froide de ses yeux est destin\u00e9e au sol qui entoure ses chaussures.<br \/>\n\u00a0\u00bb Papa ! dit Lew en entrant dans le living. L&rsquo;\u00e9clipse c&rsquo;est demain ! C&rsquo;est demain !\u00a0\u00bb<br \/>\nAu dessus de sa chemise, \u00e9t\u00e9 comme hiver, Lew porte son \u00e9ternel sweat-shirt mang\u00e9 aux coudes qui sent toujours la sueur.<br \/>\n&#8211; Je sais, mon fils. Et comme je le disais \u00e0 ton fr\u00e8re, je ne veux pas que&#8230;<br \/>\n&#8211; Je m&rsquo;en fous ! hurle Gabriel. Moi des lunettes j&rsquo;en ai ! Des lunettes avec des filtres sp\u00e9ciaux. Du mylar, \u00e7a s&rsquo;appelle ! Elles \u00e9taient en cadeau dans le num\u00e9ro de Dirty Stars, et j&rsquo;ai achet\u00e9 le dernier.<br \/>\n&#8211; Tu as des lunettes ? demande Lew aux anges. Des vraies lunettes pour voir l&rsquo;\u00e9clipse ?<br \/>\n&#8211; Oui j&rsquo;en ai ! lui crie Gabriel. Et tu les mettras jamais ! Parce que t&rsquo;es trop con, m\u00eame pour porter des lunettes ! T&rsquo;as d\u00e9j\u00e0 le cerveau fondu et papa veut pas qu&rsquo;en plus tu te niques les yeux ! Tu comprends, pauvre d\u00e9bile ? Mais pourquoi je dis \u00e7a, moi ? Comprendre, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 trop compliqu\u00e9 pour toi. \u00a0\u00bb<br \/>\nGabriel s&rsquo;enfuit hors de la maison en faisant claquer la porte d&rsquo;entr\u00e9e.<br \/>\n\u00a0\u00bb Je&#8230;je lui ai fais de la peine ? demande Lew \u00e0 son p\u00e8re.<br \/>\n&#8211; Non, Lew. C&rsquo;est lui qui voulait te faire de la peine. Et \u00e0 moi aussi. Mais toi tu es trop gentil pour que \u00e7a te fasse du mal. Et moi&#8230;moi&#8230;\u00a0\u00bb<br \/>\nPedro s&rsquo;effondre dans le canap\u00e9 du living. Il porte la bouteille de bi\u00e8re \u00e0 ses l\u00e8vres. Elle est vide.<br \/>\n\u00a0\u00bb Tu peux me prendre une bi\u00e8re dans le frigo, fiston ?<br \/>\n&#8211; Bien s\u00fbr, papa.<br \/>\n&#8211; Prends-en une pour toi, si tu veux.<br \/>\n&#8211; Oh non ! dit Lew en gloussant tandis qu&rsquo;il se dirige vers la cuisine. Les boissons gazeuses \u00e7a me r\u00e9ussit pas. Apr\u00e8s je raconte des choses bizarres, et en plus je m&rsquo;en souviens m\u00eame plus apr\u00e8s.<br \/>\n&#8211; Ram\u00e8ne deux bi\u00e8res, fiston. J&rsquo;ai envie d&rsquo;entendre des trucs bizarres, justement. \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Lew sirote sa bi\u00e8re en faisant du bruit. Pedro rote m\u00e9thodiquement apr\u00e8s chaque lamp\u00e9e.<br \/>\n\u00a0\u00bb Papa ?<br \/>\n&#8211; Ouais, fils ?<br \/>\n&#8211; Demain c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9clipse !<br \/>\n&#8211; Je sais. Mais tu sais ce que c&rsquo;est, une \u00e9clipse ?<br \/>\n&#8211; Oui ! J&rsquo;ai lu l&rsquo;article dans le Baja California Sur Chronicle, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des programmes t\u00e9l\u00e9. Il para\u00eet que c&rsquo;est tr\u00e8s chouette ! Alors c&rsquo;est demain, hein ?<br \/>\n&#8211; Justement, Lew&#8230;.Mais tu vas arr\u00eater de faire du bruit avec ta bouteille ! On dirait un gamin de&#8230;.de&#8230;..de un an ! Oh oui, au moins ! \u00a0\u00bb<br \/>\nLew pose sa bouteille sur la table basse du living. il est grave, comme un pensionnaire \u00e9pingl\u00e9 en train de faire le mur.<br \/>\n\u00a0\u00bb Lew, tu m&rsquo;\u00e9coutes ?<br \/>\n&#8211; Oui, papa ! \u00a0\u00bb<br \/>\nPedro voit bien que son fils fixe la bouteille de bi\u00e8re \u00e0 moiti\u00e9 vide qu&rsquo;il a mal pos\u00e9e sur la table basse. Lew n&rsquo;a qu&rsquo;une envie : pousser l\u00e9g\u00e8rement la bouteille pour qu&rsquo;elle ne puisse pas tomber sur le tapis.<br \/>\n\u00a0\u00bb Prend la bouteille, Lew.<br \/>\n&#8211; Quelle bouteille, papa ?<br \/>\n&#8211; Mais la tienne, esp\u00e8ce d&rsquo;imb&#8230;ta bouteille, quoi ! \u00a0\u00bb<br \/>\nLew se saisit de la bouteille de bi\u00e8re comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un tr\u00e9sor.<br \/>\n\u00a0\u00bb Tu l&rsquo;as bien en main, fiston ?<br \/>\n&#8211; Oui&#8230;oui !<br \/>\n&#8211; Tu vas pouvoir m&rsquo;\u00e9couter, maintenant ?<br \/>\n&#8211; Je fais que \u00e7a, papa.<br \/>\n&#8211; Demain, fiston, des gens vont venir \u00e0 Santa Velada. Quand je te dis des gens, ce sont des gens importants. Des savants. Des as-tro-nomes. Ils viennent \u00e9tudier l&rsquo;\u00e9clipse. Tu sais que beaucoup de monde va \u00e0 La Paz, parce que c&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;on la verra le mieux. Et je te parler pas de La Paz en Am\u00e9rique Latine, je te parle de La Paz en Basse-Californie. C&rsquo;est pas un endroit tellement mieux qu&rsquo;ici, entre nous, mais comme c&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;on verra le mieux l&rsquo;\u00e9clipse&#8230;\u00a0\u00bb<br \/>\nPedro se rapproche de son fils. Lew se cramponne \u00e0 sa bouteille de bi\u00e8re.<br \/>\n\u00a0\u00bb N&#8217;emp\u00eache que des savants tout ce qu&rsquo;il y a de bien ont choisi Santa Velada pour observer cette fameuse \u00e9clipse. Notre ville, Lew, tu te rends compte ? Va me chercher une autre bi\u00e8re, s&rsquo;il te pla\u00eet. \u00a0\u00bb<br \/>\nLew s&rsquo;ex\u00e9cute. Il revient de la cuisine en rigolant. Economique \u00e0 saouler, pense Pedro. Pauvre gosse.<br \/>\n\u00a0\u00bb Alors vois-tu, Lew, en tant que maire de la ville, je me dois d&rsquo;accueillir nos h\u00f4tes comme il se doit. Nous allons organiser un banquet en ville.<br \/>\n&#8211; Et maman, demande Lew inquiet, elle y va aussi ?<br \/>\n&#8211; Fiston ! Je t&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 expliqu\u00e9&#8230;.ta m\u00e8re est avant tout la femme du maire de Santa Velada. Elle a des obligations en tant que&#8230;que premi\u00e8re femme de la cit\u00e9. donc, pour te dire&#8230;nous avons d\u00e9cid\u00e9, ta m\u00e8re et moi, que vous alliez garder la maison avec ton fr\u00e8re pendant toute cette \u00e9clipse.<br \/>\n&#8211; Mais&#8230;o\u00f9 est maman ? demande Lew en regardant \u00e0 droite, \u00e0 gauche.<br \/>\n&#8211; Elle&#8230;elle est en ville. Mais je te dis qu&rsquo;elle est d&rsquo;accord. \u00a0\u00bb<br \/>\nLew boit une gorg\u00e9e de bi\u00e8re, puis une autre. Encore une autre.<br \/>\n\u00a0\u00bb N&#8217;emp\u00eache que Gabriel va aller la voir, l&rsquo;\u00e9clipse ! Il a des lunettes sp\u00e9ciales.<br \/>\n&#8211; Ton fr\u00e8re te taquinait, Lew. D&rsquo;abord il n&rsquo;a pas de lunettes et..<br \/>\n&#8211; Si, il en a ! dit sourdement Lew en liquidant sa bi\u00e8re.<br \/>\n&#8211; C&rsquo;est en rupture de stock ! Je te le jure ! Il dit \u00e7a pour te faire enrager. De toute fa\u00e7on, lunettes ou pas lunettes, il restera ici avec toi. \u00a0\u00bb<br \/>\nLew sanglote doucement. Il t\u00eate sa bouteille vide avec acharnement, ne r\u00e9ussissant qu&rsquo;\u00e0 la couvrir de morve. Pedro vient s&rsquo;asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son fils. Il ne sait pas quoi faire alors il lui agrippe gauchement l&rsquo;avant bras.<br \/>\n\u00a0\u00bb tu as un soucis, Lew ?<br \/>\n&#8211; Papa, si tu avais \u00e0 choisir un de tes deux fils, tu prendais le bon ou le mauvais ? \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pedro a couch\u00e9 Lew torch\u00e9 dans sa chambre. Il regarde son fils dormir dans son petit lit. Il a presque les pieds qui d\u00e9passent. Ils n&rsquo;ont jamais su comment l&rsquo;appr\u00e9hender, ce fils tellement diff\u00e9rent. Comment l&rsquo;habiller, lui offrir n&rsquo;importe quoi qui p\u00fbt l&rsquo;int\u00e9resser (le r\u00e9veiller, bon sang, secouer ses neurones), trouver la correspondance entre son cerveau d&rsquo;enfant et son puissant corps d&rsquo;adulte.<\/p>\n<p>Rez-de-chauss\u00e9e. La maison est calme, c&rsquo;en est presque effrayant. Avant de sortir, Pedro prend les cl\u00e9s de la vieille Dodge. Teresa est sur le pas de la porte, les bras crois\u00e9s.<br \/>\n\u00a0\u00bb Heu&#8230;.j&rsquo;ai ramass\u00e9 les chemises, ch\u00e9rie. Bon, je suis pas un professionnel du pliage comme toi mais&#8230;<br \/>\n&#8211; C&rsquo;est s\u00fbr, r\u00e9pond Teresa. Moi j&rsquo;ai fait une \u00e9cole. \u00a0\u00bb<br \/>\nElle rentre.<br \/>\n\u00a0\u00bb Je..je croyais que tu \u00e9tais partie en ville pour&#8230;voir ta m\u00e8re.<br \/>\n&#8211; Eh bien non. Pourquoi, tu avais un message pour elle ?<br \/>\n&#8211; Non..non. Tu es rest\u00e9e tout le temps l\u00e0, pr\u00e8s de la maison ?<br \/>\n&#8211; Oui. Je regardais autour de moi. Le d\u00e9sert. J&rsquo;avais de quoi m&rsquo;occuper. Et toi, tu allais en ville ?<br \/>\n&#8211; Oui ! Il faut que je voie John Torrance, il faut que je lui dise pour les astronomes. L&rsquo;\u00e9clipse est \u00e0 midi, ils arrivent vers onze heures, faut leur pr\u00e9parer quelque chose.<br \/>\n&#8211; Ils auront fait un long voyage, ils auront faim. Il leur faut quelque chose de consistant. Une bucha, par exemple.<br \/>\n&#8211; Oui ! Une bucha ! J&rsquo;avais exactement pens\u00e9 \u00e0 \u00e7a !<br \/>\n&#8211; Et tu avais exactement pens\u00e9 que ta femme allait pr\u00e9parer cette bucha, ce qui tombe sous le sens puisque c&rsquo;est elle qui la cuisine le mieux&#8230;.<br \/>\n&#8211; Evidemment ! C&rsquo;est une \u00e9vidence !<br \/>\n&#8211; Il ne te serait jamais venu \u00e0 l&rsquo;esprit, puisque tu allais voir John Torrance, de demander \u00e0 son affreuse femme de pr\u00e9parer cette bucha&#8230;.<br \/>\n&#8211; Jamais de la vie !<br \/>\n&#8211; Tu aurais pu le faire parce que ta femme avait disparu et que tu t&rsquo;inqui\u00e9tais pour la r\u00e9ception de tes savants&#8230;<br \/>\n&#8211; Pas du tout ! D&rsquo;ailleurs tu n&rsquo;avais pas disparue, puisque tu \u00e9tais l\u00e0.<br \/>\n&#8211; Viens-l\u00e0 mon bonhomme. \u00a0\u00bb<br \/>\nTeresa Mulles attrape son mari par le devant de la chemise et le tire vers elle.<br \/>\n\u00a0\u00bb Tu n&rsquo;aurais jamais eu l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;humilier ta femme en demandant \u00e0 la Torrance de pr\u00e9parer cette bucha, peux-tu le jurer devant Dieu ?<br \/>\n&#8211; Devant lui et tous les saints, je le jure ! \u00ab\u00a0dit-il en mentant avec le plus de sinc\u00e9rit\u00e9 possible.<\/p>\n<p>Couch\u00e9 dans son lit, Gabriel est sur le point de s&rsquo;endormir quand il entend des grattements \u00e0 la porte. Lew entre, hirsute, \u00e0 moiti\u00e9 \u00e0 poil, le souffle court.<br \/>\n\u00a0\u00bb Il y a une odeur dans la maison, Gabriel ! Une odeur terrible ! Tu sens \u00e7a ?<br \/>\n&#8211; C&rsquo;est maman qui pr\u00e9pare la bucha, idiot. A chaque fois il faut te r\u00e9 expliquer. Va dormir.<br \/>\n&#8211; Tu me pr\u00eateras tes lunettes, dis ? Tes lunettes sp\u00e9ciales pour l&rsquo;\u00e9clipse. &#8230;\u00a0\u00bb<br \/>\nGabriel se redresse dans son lit. Il exhibe un num\u00e9ro de Dirty Stars qui contient les fameuses lunettes aux montures de carton.<br \/>\n\u00a0\u00bb Tu les vois, ces lunettes, d\u00e9bile ? Demain, quand papa et maman seront partis pour leur banquet en ville, je me tirerai pour aller voir l&rsquo;\u00e9clipse tout seul dans un coin tranquille que j&rsquo;ai rep\u00e9r\u00e9. Et toi tu resteras ici pour garder la maison. T&rsquo;es laid comme un corbeau, tu feras un parfait \u00e9pouvantail \u00e0 cambrioleurs. \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le lendemain matin, Pedro et Teresa se l\u00e8vent aux aurores. La journ\u00e9e s&rsquo;annonce magnifique, comme pr\u00e9vu. Quatre vingt dix huit pour cent de chance de beau temps.<br \/>\nTeresa fait mijoter une derni\u00e8re fois sa bucha en y ajoutant les rognons de g\u00e9nisse crus. Dehors, arm\u00e9 d&rsquo;une peau de chamois, Pedro astique la Chevrolet Madison qu&rsquo;il conduit uniquement dans les grandes occasions, c&rsquo;est \u00e0 dire jamais. Aujourd&rsquo;hui, la vieille Dodge restera au garage.<br \/>\nIls partent \u00e0 neuf heures trente vers la ville, laissant Gabriel goguenard sur le pas de la porte tandis que Lew dort encore \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage.<\/p>\n<p>Dans la salle municipale, une table de banquet a \u00e9t\u00e9 install\u00e9e. Toute la ville (\u00e7a fait une centaine de personnes) est r\u00e9unie \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur de la salle. L&rsquo;arriv\u00e9e du maire et de sa femme est salu\u00e9e par des applaudissements nourris.<br \/>\n\u00a0\u00bb Ah ! Brave gens ! Brave gens ! dit Pedro \u00e0 sa femme. C&rsquo;est l&rsquo;arriv\u00e9e des savants, \u00e7a impressionne tout le monde. Je serai r\u00e9\u00e9lu l&rsquo;ann\u00e9e prochaine.<br \/>\n&#8211; Idiot ! dit Teresa en ouvrant sa porti\u00e8re. Il n&rsquo;y a \u00e0 chaque fois qu&rsquo;un candidat et c&rsquo;est toi !<br \/>\n&#8211; Oui, mais on pr\u00eate \u00e0 Torrance l&rsquo;intention de se pr\u00e9senter un jour. Tu sais que sa femme est tr\u00e8s ambitieuse et&#8230;.\u00a0\u00bb<br \/>\nTeresa claque sa porti\u00e8re avec force. Elle s&rsquo;approche de son mari pour qu&rsquo;il soit le seul \u00e0 entendre.<br \/>\n\u00a0\u00bb Tu vas voir comment je vais l&rsquo;humilier, l&rsquo;ambitieuse ! \u00a0\u00bb<br \/>\nAu risque de se faire un tour de reins, Teresa sort elle m\u00eame du coffre une des trois \u00e9normes marmites de bucha. Rouge, soufflante, elle transporte la marmite \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la salle municipale sous les vivas de l&rsquo;assistance. Arriv\u00e9e \u00e0 la cuisine, Teresa d\u00e9pose la marmite sur une cuisini\u00e8re. Elle se tourne vers Marisa Torrance, livide de jalousie.<br \/>\n\u00a0\u00bb Regarde, Marisa, je crois que je me suis surpass\u00e9e. \u00a0\u00bb<br \/>\nLa Torrance soul\u00e8ve le couvercle de la marmite, regarde, renifle.<br \/>\n\u00a0\u00bb \u00e7a&#8230;\u00e7a ressemble \u00e0 quelque chose.(elle regarde sa montre) Il est neuf heures quarante. Les savants arrivent dans une heure. L&rsquo;\u00e9clipse est \u00e0 midi. Bon, je la fait r\u00e9chauffer dans une demi-heure. \u00a0\u00bb<br \/>\nTeresa la repousse en refermant le couvercle.<br \/>\n\u00a0\u00bb Tu ne t&rsquo;en approches pas, Marisa. C&rsquo;est moi qui m&rsquo;occuperai de ma bucha.<br \/>\n&#8211; Tu n&rsquo;as pas confiance ?<br \/>\n&#8211; En certains serpents, si. En toi, non. Je plaisante, bien s\u00fbr.<br \/>\nMarisa Torrance sort de la cuisine comme une furie. Elle bouscule les personnes qui attendent \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de la cuisine, traverse la salle sans r\u00e9pondre \u00e0 son mari qui lui demande si \u00e7a va, et se r\u00e9fugie chez elle.<br \/>\nElle tourne en rond dans son living, fulminant contre cette femme inculte et vulgaire que l&rsquo;on a choisie pour \u00eatre la repr\u00e9sentante de la ville devant des savants. Facile, \u00e9videmment, quand on est la femme du maire, m\u00eame de ce maire l\u00e0. Cela changera, lorsque John et elle seront maire de la ville, il y en certains qui resteront dans leur banlieue !<br \/>\nEn entrant dans sa cuisine, Marisa d\u00e9couvre Dirk, son fils ob\u00e8se de seize ans au visage ravag\u00e9 par l&rsquo;acn\u00e9, qui s&#8217;empiffre de sandwich au beurre de cacahu\u00e8te.<br \/>\n\u00a0\u00bb Qu&rsquo;est-ce que tu fais l\u00e0 ? demande t-elle. Tout le monde est \u00e0 la r\u00e9ception des savants.<br \/>\n&#8211; Toi, tu n&rsquo;y es pas, par exemple.<br \/>\n&#8211; Tais-toi ! Je t&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 dit de ne pas me r\u00e9pondre ! Et puis regarde toutes les salet\u00e9s que tu me fais ! dit-elle en d\u00e9signant de larges t\u00e2ches de gras qui impr\u00e8gnent la nappe pos\u00e9e sur la table de la cuisine.<br \/>\nDirk bat en retraite avec une tartine dans la bouche, en s&rsquo;essuyant les doigts sur son tee-shirt.<br \/>\n\u00a0\u00bb Mais regarde-toi, esp\u00e8ce de porc ! lui hurle sa m\u00e8re. Et \u00e7a, qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est ? demande t-elle en montrant un verre rempli de liquide caill\u00e9 qui tra\u00eene sur l&rsquo;\u00e9vier.<br \/>\n&#8211; Heu&#8230;je me suis servi un verre de lait hier soir mais apr\u00e8s j&rsquo;ai oubli\u00e9. Il est rest\u00e9 l\u00e0 toute la nuit, faut le jeter, surtout avec la chaleur.<br \/>\n&#8211; Et t&rsquo;attendais que je le fasse, hein ? Allez ! Va rejoindre ton p\u00e8re ! \u00a0\u00bb<br \/>\nDirk s&rsquo;enfuit hors de la cuisine.<br \/>\nMarisa se sent fatigu\u00e9e. Elle s&rsquo;assoit. Non, ne pas pleurer, ne pas \u00eatre faible. Puis son regard se scotche au verre de lait tourn\u00e9 fourmillant de microbes, dans lequel une mouche verte et noire est en train d&rsquo;agoniser.<\/p>\n<p>Teresa discute avec le cur\u00e9 sans s&rsquo;apercevoir que Marisa effectue une entr\u00e9e discr\u00e8te dans la cuisine de la salle municipale. La Torrance constate avec soulagement que personne ne la vue p\u00e9n\u00e9trer dans la place. Dans le verre de lait \u00e0 moiti\u00e9 solide qu&rsquo;elle a trimbal\u00e9 depuis chez elle, la mouche bourdonne encore faiblement. Elle plonge un peu du contenu du verre dans chaque marmite de bucha. Cela sent fort mais les odeurs se m\u00e9langent.<\/p>\n<p>Onze heures. Un bruit de moteur provoque l&rsquo;effervescence. L&rsquo;assistance se rue au dehors. D\u00e9pla\u00e7ant un important nuage de poussi\u00e8re, un minibus cahotant arrive sur la route de Chavez City. Pedro demande \u00e0 Teresa se venir pr\u00e8s de lui pour accueillir les prestigieux visiteurs. Chacun essaye d&rsquo;apercevoir les camions accompagnant ce genre d&rsquo;exp\u00e9dition, monstres de m\u00e9tal transportant \u00e9quipements logistiques et appareil de mesure, comme tout le monde a pu le voir \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, lors des reportages sur l&rsquo;envahissement de La Paz par la communaut\u00e9 scientifique. Mais pas d&rsquo;autre nuage de poussi\u00e8re \u00e0 l&rsquo;horizon.<br \/>\nLe minibus rouill\u00e9, ridicule.<br \/>\nLe v\u00e9hicule s&rsquo;arr\u00eate. Un homme en descend, affubl\u00e9 d&rsquo;un bermuda \u00e0 fleurs, coiff\u00e9 d&rsquo;un bob \u00e9lim\u00e9 aux couleurs de Michael Dukakis, m\u00e2chant un chewing-gum sans fermer la bouche. Son tee-shirt est trop court pour couvrir enti\u00e8rement sa bedaine couverte de poils noirs. Le type se met une main dans le froc, se gratte, puis la tend \u00e0 Pedro qui se voit la serrer avec horreur.<br \/>\n\u00a0\u00bb Salut les ploucs ! Ha ! Ha !Ha ! Je rigole ! Sacr\u00e9 beau temps pour l&rsquo;\u00e9clipse, hein ? Je suis Robert Spadea, appelez-moi Bob. C&rsquo;est vous, le maire de cette v&#8230;de ce village&#8230;enfin de cette chose ? F\u00e9licitations ! C&rsquo;est pas L.A., c&rsquo;est s\u00fbr, mais vaut mieux \u00eatre premier ici que dernier \u00e0 Hollywood, pas vrai ? Bon, va pas falloir tra\u00eener, parce que mes petits prot\u00e9g\u00e9s ont mal support\u00e9 le voyage. \u00e7a m&#8217;emb\u00eaterait d&rsquo;en laisser quelques uns en rade ici, surtout que la terre doit \u00eatre trop dure, pour les enterrer bonjour !\u00a0\u00bb<br \/>\nTeresa fixe son mari avec col\u00e8re, haine et d\u00e9go\u00fbt tandis que Bob fait descendre les passagers du car, une collection de personnes du quatri\u00e8me \u00e2ge arm\u00e9es de cannes et se sonotones.<br \/>\n\u00a0\u00bb J&rsquo;ai pas pu tout vous expliquer au t\u00e9l\u00e9phone, dit Bob \u00e0 Pedro. Ils sont formidables, ces petits vieux. Ils font partie de l&rsquo;hospice Blackhammer de San Pedro. Attention, c&rsquo;est une maison tout ce qu&rsquo;il y a de bien. Moi je suis le PDG de la Spadea Entertaining Company. On organise des visites p\u00e9dagogiques dans toute la Californie. Et vous devinerez jamais, il y a parmi ces d\u00e9br&#8230;ces clients un type qui travaillait \u00e0 l&rsquo;observatoire de San Jos\u00e9. Il a convaincu tous ses potes de venir voir l&rsquo;\u00e9clipse en Basse-Californie. Moi je me suis dit : on va pas aller \u00e0 La Paz avec tous les autres blaireaux, on va aller mater le machin l\u00e0 o\u00f9 personne va penser aller, \u00e0 Santa Venilia !<br \/>\n&#8211; Santa Velada, r\u00e9ussit \u00e0 sortir Pedro au bord de l&rsquo;apoplexie.<br \/>\n&#8211; C&rsquo;est ce que je disais. Ici, je leur ai dit, vous allez \u00eatre paisibles, d\u00e9contract\u00e9s, \u00e0 la fra\u00eeche. Et puis vous aurez rien \u00e0 payer, \u00e0 part le voyage. On vous invite ! Vous nous avez pr\u00e9par\u00e9 quelque chose \u00e0 becter, pas vrai ?<br \/>\n&#8211; De la bucha. Ma femme a pr\u00e9par\u00e9 trois marmites de bucha, dit Pedro dans un \u00e9tat second.<br \/>\n&#8211; A la bonne heure ! La bucha, c&rsquo;est tout \u00e0 fait ce qu&rsquo;il faut \u00e0 mes clients. C&rsquo;est consistant et puis bien r\u00e9chauff\u00e9 c&rsquo;est tr\u00e8s mou. Ils ont tous des dentiers. L&rsquo;important c&rsquo;est qu&rsquo;ils en aient pour leur argent, surtout qu&rsquo;ils payent rien, ha ! ha !ha ! Humour&#8230;\u00a0\u00bb<br \/>\nTout le monde s&rsquo;engouffre dans la salle municipale. Pedro est rest\u00e9 dehors avec Teresa qui a son regard des mauvais jours.<br \/>\n\u00a0\u00bb C&rsquo;\u00e9tait \u00e7a, tes grands savants ? C&rsquo;\u00e9tait eux ?<br \/>\n&#8211; Je t&rsquo;assure, ch\u00e9rie, il avait dit&#8230;<br \/>\n&#8211; Tais-toi ! Je prie pour mourir de honte sur place. Mais Dieu ne m&rsquo;\u00e9coute pas. Pourquoi est-il aussi cruel ?<br \/>\n&#8211; Tu as vu ce type, ce Bob, c&rsquo;est un salaud, un&#8230;.<br \/>\n&#8211; Et toi tu es un minable. Faisons au moins illusion devant la Torrance. Je rentre servir la bucha. Je ne voudrais pas faire attendre des invit\u00e9s aussi importants. \u00a0\u00bb<br \/>\nTeresa dispara\u00eet dans la salle municipale. Pedro \u00f4te son chapeau, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 et grave comme pour un deuil.<br \/>\nDes nuages de poussi\u00e8re montent de la route. Le vent se l\u00e8ve. Et en plus on aura m\u00eame pas du beau temps pour l&rsquo;\u00e9clipse. Mais pas de temp\u00eate \u00e0 l&rsquo;horizon. Des camions. De gros camions bourr\u00e9s de mat\u00e9riel qui arrivent \u00e0 Santa Velada.<\/p>\n<p>Un homme sort du premier camion sur lequel est peint le sigle de la MKVD Networks, une t\u00e9l\u00e9 de Pasadena.<br \/>\n\u00a0\u00bb On se rend \u00e0 La Paz ! dit-il \u00e0 Pedro. On s&rsquo;est perdus ! Faites un miracle et indiquez-nous le chemin !<br \/>\n&#8211; La Paz ? r\u00e9pond Pedro. Si vous vous y rendez pour l&rsquo;\u00e9clipse, je ne peux faire aucun miracle pour vous. Il y en a pour deux heures de route.<br \/>\n&#8211; Deux heures ! crie l&rsquo;homme. C&rsquo;est de ta faute ! C&rsquo;est de ta faute ! dit-il en frappant le chauffeur du camion. Tu nous a perdus ! On va louper l&rsquo;\u00e9clipse, on ne va pas pouvoir interviewer le professeur Blumstein et moi je vais me faire virer ! \u00a0\u00bb<br \/>\nL&rsquo;homme tra\u00eene le chauffeur hors du camion, il le frappe toujours, lui crache dessus.<br \/>\n\u00a0\u00bb Tu m&rsquo;a fais rater le reportage de ma carri\u00e8re ! Je vais te d\u00e9truire, je vais te rendre plus mis\u00e9rable qu&rsquo;une merde de caniche, je vais te griller dans le milieu ! Apr\u00e8s, tu n&rsquo;auras m\u00eame plus le droit de pousser le fauteuil de Christopher Reeves !<br \/>\n&#8211; Monsieur, dit Pedro, Santa Velada est heureuse de vous accueillir. Nous ne pouvons vous offrir le confort dont vous auriez pu b\u00e9n\u00e9ficier \u00e0 La Paz, certes. Mais nous avons quatre vingt dix huit pour cent de chance d&rsquo;avoir un ciel parfaitement d\u00e9gag\u00e9 au moment de l&rsquo;\u00e9clipse. Le terrain d&rsquo;observation se trouve \u00e0 cinq minutes d&rsquo;ici en voiture. si vous souhaitez vous restaurer avant d&rsquo;aller sur le site, ma femme a pr\u00e9par\u00e9 la sp\u00e9cialit\u00e9 de la Baja California Sur, une bucha dont vous me direz des nouvelles. \u00a0\u00bb<br \/>\nL&rsquo;homme l\u00e2che le cou de son chauffeur qui suffoque.<br \/>\n\u00ab\u00a0Une bucha, vous dites ? Avec les rognons de g\u00e9nisse crus incorpor\u00e9s en fin de cuisson ?<br \/>\n&#8211; Evidemment.<br \/>\n&#8211; Sid Cobain, se pr\u00e9sente l&rsquo;homme en serrant chaleureusement la main de Pedro. Dites-moi, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;autre \u00e9quipe de t\u00e9l\u00e9, ici ? Je veux dire&#8230;pas d&rsquo;autre journaliste, pas m\u00eame un reporter local ?<br \/>\n&#8211; Aucun, monsieur Cobain.<br \/>\n&#8211; Mais alors c&rsquo;est une exclu ! Johnny ! Ramon ! hurle l&rsquo;homme en direction de son \u00e9quipe, on prend une bucha sur le pouce et on fonce filmer l&rsquo;\u00e9clipse de&#8230;de&#8230;. comment \u00e7a s&rsquo;appelle chez vous, d\u00e9j\u00e0 ? demande Cobain \u00e0 Pedro.<br \/>\n&#8211; Santa Velada.<br \/>\n&#8211; Santa Velada&#8230;.\u00e7a sonne bien. Vous allez devenir une ville de l\u00e9gende !<\/p>\n<p>Gabriel est devant la t\u00e9l\u00e9 lorsqu&rsquo;il entend le moteur de la vieille Dodge qui se met en branle. Il sort de la maison, le temps d&rsquo;apercevoir Lew partir en trombe vers la d\u00e9sert en hurlant : \u00ab\u00a0j&rsquo;ai les lunettes ! J&rsquo;ai les lunettes ! \u00a0\u00bb<br \/>\nGabriel se rue dans sa chambre. Il croyait que Lew \u00e9tait en train de dormir, or ce dernier s&rsquo;\u00e9tait habill\u00e9 en silence et avait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans l&rsquo;antre de son fr\u00e8re pour lui d\u00e9rober ses lunettes sp\u00e9ciales planqu\u00e9es \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de Dirty Stars.<\/p>\n<p>Dans la salle municipale, c&rsquo;est Teresa qui se sent mal la premi\u00e8re. Elle a go\u00fbt\u00e9 plusieurs fois la bucha r\u00e9chauff\u00e9e dans la cuisine avant de la servir, puis, \u00e0 table, elle s&rsquo;est resservi plusieurs fois pour t\u00e9moigner de l&rsquo;excellence du plat. Maintenant elle est prise de sueurs douloureuses et de crampes \u00e0 l&rsquo;estomac. Elle aura mang\u00e9 trop vite, elle aura \u00e9t\u00e9 trop \u00e9motionn\u00e9e par l&rsquo;arriv\u00e9e triomphale des gens de la t\u00e9l\u00e9vision au banquet, salu\u00e9s par une salve d&rsquo;applaudissements, tandis que Marisa Torrance s&rsquo;\u00e9vanouissait de rage. La Torrance n&rsquo;avait pas voulu go\u00fbter au plat, malgr\u00e9 les commentaires dithyrambiques accompagnant sa d\u00e9gustation, ce qui, aux yeux de Teresa, constitua la substantifique moelle d&rsquo;une victoire sans partage.<br \/>\nPrise de naus\u00e9es, Teresa se dirige vers les toilettes. Elle y vomit toute la bucha et plein d&rsquo;autres choses. Mais cela ne la soulage pas. Son ventre lui impose un martyr effroyable. Elle revient dans la salle du banquet en titubant, pour d\u00e9couvrir un spectacle d&rsquo;apocalypse. Tous les convives se tordent de douleur, certains ont roul\u00e9 sous la table, d&rsquo;autres s&rsquo;agrippent aux murs comme des damn\u00e9es aveugles. Pour beaucoup les toilettes sont loin et le sol se couvre du r\u00e9sultat de leur malaise.<br \/>\nA\u00efe ! A\u00efe ! fait Sid Cobain recroquevill\u00e9 \u00e0 terre. L&rsquo;\u00e9clipse ! On va rater l&rsquo;\u00e9clipse ! Ramon ! crie t-il en direction d&rsquo;un des membres de son \u00e9quipe, je t&rsquo;ordonne d&rsquo;aller filmer le truc ! A\u00efe !<br \/>\n&#8211; A\u00ef ! A\u00ef ! Cara\u00ef ! Vous savez bien que je sais pas conduire, patron ! J&rsquo;ai rat\u00e9 mon permis huit fois. Madre de Dios ! Je veux \u00eatre enterr\u00e9 \u00e0 Salinas ! A\u00ef !<br \/>\n&#8211; Johnny ! Johnny ! hurle Cobain, conscient de prononcer ses derni\u00e8res paroles avant de sombrer dans le coma, prend le camion technique et va mettre dans la boite cette putain d&rsquo;\u00e9clipse, qu&rsquo;on soit pas morts pour rien ! \u00a0\u00bb<br \/>\nPris de convulsions, Johnny ne fait rien sortir de sa bouche sinon une bave blanche et abondante.<br \/>\nSe tenant son gros bide, Bob Spadea, les yeux r\u00e9vuls\u00e9s, semble partir en transe.<br \/>\n\u00a0\u00bb C&rsquo;est la fin du monde ! Nous sommes maudits ! C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9clipse ! C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9clipse !<br \/>\n&#8211; Mais non imb\u00e9cile, dit Marisa Torrance riant comme une folle, debout au milieu des gens grouillant \u00e0 terre, c&rsquo;est la bucha !<\/p>\n<p>A v\u00e9lo, Gabriel a vite fait de rejoindre son fr\u00e8re tomb\u00e9 en panne avec la vieille Dodge en plein d\u00e9sert. Lew a ouvert le capot de la voiture et il mate le moteur avec circonspection d&rsquo;un regard \u00e0 la fois concentr\u00e9 et absent.<br \/>\n\u00a0\u00bb Imb\u00e9cile ! lui dit Gabriel en descendant de v\u00e9lo. Tu sais bien que papa la remplit litre par litre parce que sinon \u00e7a la noie !<br \/>\n&#8211; Elle roulait bien , pourtant, dit Gabriel d\u00e9sol\u00e9.<br \/>\n&#8211; Elle roulait bien, elle roulait bien ! Comme ta cervelle, ouais ! Autonomie limit\u00e9e.<br \/>\nLew se met \u00e0 rire et son fr\u00e8re l&rsquo;imite.<br \/>\n\u00a0\u00bb Alors on la verra pas l&rsquo;\u00e9clipse, hein petit fr\u00e8re ? demande Gabriel.<br \/>\n&#8211; Mais si on la verra, grand idiot ! Pas avec tes lunettes, en tout cas !<br \/>\n&#8211; Elles sont tr\u00e8s bien ! r\u00e9torque Lew en sortant les lunettes sp\u00e9ciales de Gabriel. Tu voulais pas me les pr\u00eater, c&rsquo;\u00e9tait pas gentil.<br \/>\n&#8211; Mais regarde-les, tes lunettes, andouille ! Ce sont des lunettes pour regarder les films en relief ! Lew ! Tu ne vois pas qu&rsquo;il y a un filtre bleu et un filtre rouge ?<br \/>\n&#8211; Et alors ? Je sais pas quelle couleur \u00e7a a, ton mylar ! Tu voulais pas me les donner !<br \/>\n&#8211; Ce sont des vieilles lunettes ! C&rsquo;\u00e9tait pour regarder la Cr\u00e9ature du Lac Noir \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 ! C&rsquo;\u00e9tait pour te faire enrager. Donne les moi. \u00a0\u00bb<br \/>\nContrit, Lew rend \u00e0 son fr\u00e8re les lunettes sp\u00e9ciales.<br \/>\n\u00a0\u00bb Tu m&rsquo;as fait peur, tu sais, lui dit Gabriel. tu regardais le soleil avec \u00e7a, et tu te br\u00fblais les yeux.<br \/>\n&#8211; Qu&rsquo;est-ce que \u00e7a changerait, de toute fa\u00e7on ? dit Lew dans un regard triste.<br \/>\n&#8211; Ah non ! Tu vas pas pleurer, maintenant ! Ce que \u00e7a changerait ? Tu ne pourrais plus mater les magasines qui sont planqu\u00e9s sous mon lit !<br \/>\n&#8211; On la verra pas, cette \u00e9clipse, de toute fa\u00e7on.<br \/>\n&#8211; Et \u00e7a c&rsquo;est quoi, des lunettes pour une attraction \u00e0 Disneyland ? \u00a0\u00bb<br \/>\nGabriel sort de la poche de sa chemise deux paires de lunettes aux filtres en mylar.<br \/>\n\u00a0\u00bb Je les ai piqu\u00e9es dans le sac de maman juste avant qu&rsquo;ils aillent en ville. Il y en a une pour moi. Et une pour toi. \u00a0\u00bb<br \/>\nGabriel tend \u00e0 son fr\u00e8re une paire de lunettes. Il s&rsquo;en empare avec \u00e9motion.<br \/>\n\u00a0\u00bb C&rsquo;est pour moi, tu es s\u00fbr ? Je croyais que tu ne voulais pas que je voie l&rsquo;\u00e9clipse.<br \/>\n&#8211; C&rsquo;est \u00e7a ton probl\u00e8me, Lew. Tu sais pas grand chose, mais tu crois trop de trucs.<br \/>\n&#8211; Je&#8230;je peux les mettre ?<br \/>\n&#8211; Essaye toujours, tu peux pas \u00eatre plus moche ! \u00a0\u00bb<br \/>\nLew enfile ses lunettes. Il va se mirer dans le r\u00e9troviseur de la vieille Dodge, hilare, il se passe une main dans les cheveux. Gabriel regarde son grand fr\u00e8re qui semble heureux, presque beau.<br \/>\n\u00a0\u00bb Alors, petit fr\u00e8re, c&rsquo;est quand cette \u00e9clipse maintenant ? demande Lew ?<br \/>\n&#8211; J&rsquo;en sais rien, r\u00e9pond Gabriel en regardant vers le soleil, muni de ses lunettes. Frangin ! C&rsquo;est commenc\u00e9 ! C&rsquo;est commenc\u00e9 ! Regarde ! \u00a0\u00bb<br \/>\nLes deux fr\u00e8res ont la t\u00eate tourn\u00e9e vers le ciel.<br \/>\n\u00a0\u00bb Le soleil, Gabriel ! hurle Lew. Il dispara\u00eet ! Regarde ! Regarde !<br \/>\n&#8211; Je vois, imb\u00e9cile ! C&rsquo;est la lune qui passe devant. Tu as vu ? D\u00e9j\u00e0 la moiti\u00e9 de bouff\u00e9e ! \u00a0\u00bb<br \/>\n&#8211; Mais il fait pas noir ! On voit toujours autant !<br \/>\n&#8211; Faut attendre que la lune soit compl\u00e8tement devant. T&rsquo;as pas mal aux yeux, t&rsquo;es s\u00fbr ?<br \/>\n&#8211; Pas mal du tout, pourquoi ?<br \/>\n&#8211; Parce que !\u00a0\u00bb<br \/>\nD&rsquo;autorit\u00e9, Gabriel retire les lunettes de son fr\u00e8re, inspectant l&rsquo;\u00e9tat des filtres.<br \/>\n\u00a0\u00bb C&rsquo;est vachement important, dit Gabriel. Faut pas que \u00e7a soit endommag\u00e9, sinon c&rsquo;est comme si tu regardais avec des b\u00eates lunettes de soleil.<br \/>\n&#8211; Alors ? demande Lew inquiet. \u00e7a va ?<br \/>\n&#8211; Il y a comme une rayure sur son verre gauche. Tiens ! Prend les miennes, dit Gabriel en \u00e9changeant les lunettes.<br \/>\n&#8211; Mais je ne veux pas que tu t&rsquo;ab\u00eemes les yeux ! lui r\u00e9pond Lew. Garde tes lunettes. Si les miennes ne marchent pas, je pr\u00e9f\u00e8re rien regarder.<br \/>\n&#8211; Prend les bonnes lunettes, bon sang ! puisque je te les donne !<br \/>\n&#8211; Oh tu sais&#8230;apr\u00e8s je m&rsquo;en souviendrai pas forc\u00e9ment, tandis que toi tu auras vu l&rsquo;\u00e9clipse. Tu vas regarder, et puis tu me raconteras. Je vais fermer les yeux, je te le jure, je regarderai pas le soleil.<br \/>\n&#8211; Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il se passe, Lew ? Il fait froid, tout d&rsquo;un coup. \u00a0\u00bb<br \/>\nGabriel frissonne tandis que son fr\u00e8re lui prend les lunettes des mains et les installe sur son nez pour regarder le soleil.<br \/>\n\u00a0\u00bb \u00e7a y est, Gabriel ! Le soleil a presque disparu ! \u00e7a fait un petit croissant !<br \/>\n&#8211; Eh ! Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il arrive ? demande Gabriel en s&rsquo;agrippant \u00e0 son fr\u00e8re. Regarde ! Le sol bouge ! \u00a0\u00bb<br \/>\nLew a retir\u00e9 ses lunettes. Le d\u00e9sert n&rsquo;est pas encore plong\u00e9 dans l&rsquo;obscurit\u00e9 mais la lumi\u00e8re est devenue bleue nuit, froide, m\u00e9tallique. Les mouvements dans le sol sont caus\u00e9s par les animaux du d\u00e9sert qui rentrent au plus profond de la terre. La temp\u00e9rature a chut\u00e9 brutalement de plusieurs degr\u00e9s. Toutes les b\u00eates se sont tues. Le silence est pesant comme une menace.<br \/>\n\u00a0\u00bb Lew ! dit faiblement Gabriel. Lew ! \u00a0\u00bb<br \/>\nLe grand fr\u00e8re a rechauss\u00e9 ses lunettes et il suit, hallucin\u00e9, secou\u00e9 par un frisson inconnu, l&rsquo;ingestion de l&rsquo;astre solaire par une lune grosse comme une \u00e9toile g\u00e9ante. A peine sent-il Gabriel s&rsquo;accrocher \u00e0 lui comme on peut s&rsquo;accrocher \u00e0 un arbre ind\u00e9racinable pendant une temp\u00eate.<br \/>\nL&rsquo;obscurit\u00e9 est maintenant totale, encore plus effrayante qu&rsquo;une nuit noire car orpheline du chant des animaux nocturnes. Lew sent le froid lui mordre les joues. Il retire son affreux sweat-shirt pour en couvrir Gabriel grelottant.<br \/>\n\u00a0\u00bb Il faut aller \u00e0 la voiture ! dit Gabriel. Tout \u00e7a n&rsquo;est pas normal.<br \/>\n&#8211; Reste avec moi, petit fr\u00e8re. Il ne faut pas que tu aies peur.\u00a0\u00bb<br \/>\nLew a remis les lunettes. Il regarde le soleil r\u00e9appara\u00eetre lentement apr\u00e8s plus de six minutes d&rsquo;\u00e9clipse totale, et avec lui la lumi\u00e8re ocre et les bruits ent\u00eatants du d\u00e9sert.<br \/>\nGabriel a la t\u00eate coll\u00e9e au torse puissant de son fr\u00e8re.<\/p>\n<p>Lew et Gabriel marchent sur le sol craquel\u00e9 qui les ram\u00e8ne \u00e0 la maison. Ils ont laiss\u00e9 la vieille Dodge au milieu du d\u00e9sert. Une fois arriv\u00e9s, ils prennent le jerrican d&rsquo;essence dans le garage puis retournent sur les lieux de l&rsquo;\u00e9clipse pour abreuver le r\u00e9servoir. Sur le chemin du retour, Gabriel regarde son fr\u00e8re conduire d&rsquo;une main assur\u00e9e tout en lui glissant des clins d&rsquo;oeil complices. Le sourire de Lew est celui d&rsquo;un visage mang\u00e9 par la joie.<br \/>\nGabriel le trouve magnifique.<\/p><\/blockquote>\n<p>Nouvelle publi\u00e9e dans \u00ab\u00a0Le Journal de l&rsquo;Eclipse\u00a0\u00bb , hors s\u00e9rie de \u00ab\u00a0Ciel et Espace\u00a0\u00bb (Ao\u00fbt 1999).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>T\u00e9l\u00e9chargez En dessous ensemble au format PDF : \u00a0http:\/\/www.philippethirault.com\/bonus\/img\/endessousensemble.pdf EN DESSOUS ENSEMBLE * Sur la table de la cuisine recouverte d&rsquo;un grand linge blanc, Teresa Mulles repasse les chemises de ses hommes. Le ventilateur qui tourne pourtant \u00e0 plein r\u00e9gime ne remplace pas la climatisation artisanale bricol\u00e9e par son mari. En panne, le bazar, une &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/en-dessous-ensemble\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de &laquo;&nbsp;En dessous ensemble&nbsp;&raquo;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[85],"tags":[],"class_list":["post-377","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nouvelle"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/377","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=377"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/377\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":379,"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/377\/revisions\/379"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=377"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=377"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.philippethirault.com\/projets\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=377"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}