
EN DESSOUS ENSEMBLE
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Sur la table de la cuisine recouverte d’un grand linge blanc, Teresa Mulles repasse les chemises de ses hommes. Le ventilateur qui tourne pourtant à plein régime ne remplace pas la climatisation artisanale bricolée par son mari. En panne, le bazar, une fois de plus. Teresa transpire, elle ne cesse de s’essorer le front du revers de la main gauche. Tout l’énerve.
Pedro, d’abord, l’énerve. C’est son mari, un bavard et un incapable. Ses fils, ensuite, l’énervent. Ils s’appellent Lew et Gabriel, une fine équipe : un grand débile et un petit vaurien. Les corvées l’exaspèrent, surtout dans ce bled où s’entasse toute la poussière du désert, surtout dans cette maison où tout ce qui doit normalement soulager les souffrances de la ménagère tombe régulièrement en panne. Les habitants de Santa Velada l’horripilent, surtout Marisa Torrance, la femme de l’épicier, qui a osé dire qu’elle préparait la bucha mieux qu’elle et que les Mulles vivaient en banlieue parce que leur maison se tenait un peu à l’écart de la ville. Oui, tout énerve Teresa, et plus encore aujourd’hui. Elle n’arrive pas à écouter son programme télé parce qu’à l’étage les garçons se chamaillent une fois de plus et font un barouf d’enfer. Pedro est au téléphone dans le living, il vocifère pour couvrir le bruit que font ses fils. Rageusement, Teresa se jette sur la télécommande et pousse le volume à fond. Tina Turner se met à hurler typical male, c’est comme la plainte rauque d’un loup-garou. A glacer le sang. Teresa baisse le volume. A l’étage, seules les mouches n’ont pas été sonnées. Dans le living, Teresa aperçoit la tête décomposée de son mari, yeux exorbités, qui la regarde la bouche ouverte comme s’il venait de voir ressuciter sa mère. Teresa retourne à son repassage sans dire un mot, les lèvres soudées. Pedro débarque dans la cuisine, la main collée au téléphone.
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